Grand Entretien : Ike Ngouoni brise le silence sur l’ère Bongo et les coulisses de sa chute

Libéré après quatre ans de détention, l’ancien porte-parole de la présidence gabonaise s’est confié à Jeune Afrique. Entre révélations sur la « gestion collégiale » du pouvoir après l’AVC d’Ali Bongo et récit glaçant de sa vie en cellule, Ike Ngouoni livre sa part de vérité sur une période charnière de l’histoire du Gabon.

Le 21 novembre 2019, à 10h30, la vie d’Ike Ngouoni Mvaila bascule. Alors qu’il est en plein exercice de ses fonctions au Palais Rénovation, des agents des services spéciaux font irruption dans son bureau. Ce jeudi-là marque le début d’un calvaire de quatre ans, dont il ne sortira qu’à la faveur du coup d’État d’août 2023. Pour la première fois depuis sa grâce présidentielle en avril 2024, l’ancien « monsieur communication » d’Ali Bongo revient sur ce qu’il qualifie de « machination politique ».

« La messe était déjà dite »

Dès son arrestation, Ike Ngouoni dit avoir été plongé dans l’arbitraire. Conduit à la Direction Générale des Recherches (DGR), il est immédiatement placé au « mitard », privé de tout contact avec ses avocats et sa famille pendant trois jours. « Vous subissez l’humiliation, l’isolement, la pression », confie-t-il.

Accusé de détournement de fonds publics et de concussion, il balaie ces charges d’un revers de main, invoquant une impossibilité technique : en tant que porte-parole, il ne disposait d’aucune signature sur les comptes de l’État ou de la présidence. Selon lui, son incarcération n’avait qu’un but : atteindre son supérieur hiérarchique, Brice Laccruche Alihanga. Les enquêteurs auraient été explicites : « Chargez Laccruche et sauvez-vous ».

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« Les magistrats savaient que le dossier était vide, mais les ordres venaient d’en haut », affirme-t-il avec amertume.

Le Palais sous influence : le rôle de l’ex-Première dame

L’un des points les plus frappants de l’entretien concerne la période de convalescence d’Ali Bongo après son AVC en 2018. Ngouoni décrit une gestion « consensuelle » mais verrouillée par un cercle restreint. Il lève notamment le voile sur l’influence de Sylvia Bongo.

Une anecdote illustre cette prise de contrôle : l’ex-Première dame l’aurait convoqué personnellement pour exiger la remise immédiate des codes d’accès des comptes Facebook et Twitter officiels du Président. Une manœuvre de « manipulation » destinée, selon lui, à contrôler l’image d’un chef d’État alors en situation de fragilité extrême.

Un clan déconnecté des réalités

Interrogé sur les récentes déclarations de Sylvia et Noureddin Bongo affirmant ne plus vouloir revenir au Gabon, l’ancien porte-parole ne cache pas son manque de surprise. Il dresse le portrait d’un Noureddin Bongo totalement étranger à son propre pays, dont la géographie se limitait au quartier de la Sablière et au palais présidentiel.

« Qu’est-ce qu’il connaissait du Gabon ? Rien. La plupart du temps, il était à Londres, Dubaï ou Macao », lâche-t-il. Il évoque également un climat de terreur administrative imposé par Sylvia Bongo, capable de faire renvoyer des collaborateurs manu militari sur un simple coup de tête.

Une reconstruction par le conseil

Malgré les années de prison et le sentiment de trahison, Ike Ngouoni dit ne pas nourrir de haine. « Tout ce que Dieu fait est bon », philosophe-t-il. Aujourd’hui, il tourne la page de la politique active pour se consacrer à son cabinet de conseil stratégique.

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Ironie du sort ou suite logique, il met désormais son expérience des « environnements complexes » acquise tant dans les ors du pouvoir que dans l’ombre des geôles au service des institutions et des dirigeants. Une manière de transformer ses cicatrices en expertise.

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