La justice gabonaise traverse une zone de fortes turbulences. Par la décision n° 000007/MJGSCDH prise le 9 juin 2026, le ministre de la Justice, Garde des Sceaux, Augustin Emane, a prononcé la suspension conservatoire de ses fonctions, pour une durée de trois mois, du Dr. Eddy Narcisse Minang, procureur général près la Cour d’appel judiciaire de Libreville.
Cette mesure de mise à l’écart visant ce magistrat hors hiérarchie a été officiellement notifiée à l’intéressé. Selon des informations initialement rapportées par Gabonreview ensuite par Gabon Media Timece jeudi 11 juin 2026, l’homme de loi a été auditionné durant plusieurs heures à la présidence de la République avant la signature de sa suspension. Selon le principe de continuité du service public, l’intérim a immédiatement été confié à Thalie Aubone Nguema (épouse Edjo), également magistrate hors hiérarchie.
Réseaux d’influence et dossiers sulfureux : l’affaire COVEC
Au cœur de la tempête, le Dr. Eddy Narcisse Minang est soupçonné par des sources judiciaires d’être impliqué dans un réseau d’influence occulte traitant des affaires à scandale. Cette mise à l’écart provisoire est ainsi motivée par de « lourds soupçons d’interférence et d’entrave à l’action publique » dans plusieurs dossiers financiers qualifiés de « sulfureux ».
Parmi eux figure notamment un contentieux de grande envergure impliquant la société Covec Gabon, pour un montant évalué à 4 milliards de francs CFA.
Le déclencheur : le scandale des surfacturations à l’Éducation nationale
Cependant, d’après les révélations de Gabonreview, le véritable élément déclencheur de ce séisme judiciaire demeure l’affaire dite de la Direction centrale des affaires financières (DCAF) du ministère de l’Éducation nationale.
Rendu public début juin 2026 par le procureur de la République près le Tribunal de première instance de Libreville, Dick Fabrice Boungou Mikolo, ce dossier de surfacturations massives a déjà entraîné l’interpellation d’une vingtaine d’agents publics. Le préjudice financier pour l’État est estimé entre 560 et 700 millions de francs CFA.
Le procureur général suspendu est nommément suspecté d’avoir usé de son entregent pour « court-circuiter l’instruction en cours ». Dans les couloirs du palais de justice, il se murmure que cet élan inexplicable pourrait être lié à des connexions géographiques, le haut magistrat et le directeur de la DCAF incriminé étant tous deux originaires de la province du Woleu-Ntem.
Controverses en série et fronde de la famille Bongo
Ce coup d’arrêt intervient alors que le haut magistrat faisait déjà l’objet, depuis plusieurs mois, de diverses controverses médiatiques. Si des rumeurs précédentes évoquant son interpellation financière avaient été démenties, le procureur général essuyait surtout une vive fronde de la part des avocats de la famille de l’ancien président Ali Bongo Ondimba.
Ces derniers contestaient de longue date son impartialité dans les procédures visant leurs clients. Ils avaient d’ailleurs donné une portée internationale au litige en saisissant les autorités de l’Université Paris-Panthéon-Assas en France, afin de vérifier la régularité du doctorat en droit obtenu par le magistrat.
Le rappel du droit : l’exigence de la présomption d’innocence
Sur le plan strictement juridique, il convient de souligner qu’une suspension conservatoire de trois mois ne constitue en aucun cas une sanction disciplinaire définitive, ni une reconnaissance de culpabilité. Il s’agit d’une mesure de précaution administrative visant à garantir la sérénité des vérifications et des enquêtes en cours. Le principe de la présomption d’innocence reste pleinement applicable tant qu’aucune juridiction compétente ne s’est prononcée sur le fond.
L’évolution de ce dossier sera scrutée de très près. Au-delà du cas personnel du Dr. Eddy Narcisse Minang, c’est la crédibilité de la lutte contre la corruption, la confiance des citoyens dans l’appareil judiciaire et le respect des principes fondamentaux de l’État de droit qui se jouent aujourd’hui au Gabon.