Un discours de refondation sous tension entre rupture annoncée et consolidation du pouvoir

Dans un entretien accordé à France 24, le porte-parole de la présidence gabonaise, Théophane Zamé Biloghe, a défendu avec fermeté la politique menée depuis l’arrivée au pouvoir du président Brice Clotaire Oligui Nguema. Trois ans après le coup d’État de 2023 et un an après l’élection présidentielle de 2025, le discours officiel insiste sur une transformation profonde de l’État gabonais. Mais cette narration de “refondation” suscite des interrogations sur sa portée réelle.

« Tout a changé », affirme la présidence. Une souveraineté présentée comme moteur unique de la transformation

Interrogé sur le bilan du pouvoir depuis la fin de la transition, Théophane Zamé Biloghe s’est voulu catégorique en disant : « Tout a vraiment changé pour le Gabon. »

Le Porte parole présidentiel a notamment mis en avant la reprise d’actifs pétroliers par l’État gabonais et la volonté d’imposer une transformation locale des matières premières stratégiques, en particulier le manganèse. Une politique qui s’inscrit, selon lui, dans une logique de « souveraineté irréversible ».

Au cœur de cette stratégie figure le groupe français Eramet, acteur majeur du manganèse gabonais. Libreville affirme avoir obtenu de son partenaire un engagement pour transformer localement les ressources avant 2029. Plus encore, le gouvernement envisage une entrée de l’État gabonais au capital du groupe.

Une orientation qui traduit une volonté croissante, observée dans plusieurs pays africains riches en ressources naturelles, de capter davantage de valeur ajoutée sur place et de réduire la dépendance historique vis-à-vis des puissances étrangères.

Cependant, cette rhétorique de souveraineté, très présente dans le discours politique, reste difficile à mesurer concrètement. Les résultats économiques, les délais de transformation industrielle et les impacts sociaux restent peu détaillés, ce qui alimente une lecture plus prudente de ces annonces.

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Le procès de « l’ancien système », une réforme politique entre rationalisation et restriction du pluralisme

Mais derrière le discours économique, c’est surtout la question politique qui demeure sensible.

Depuis son arrivée au pouvoir, le régime d’Oligui Nguema promet une rupture avec les pratiques de l’ère Bongo. Pourtant, l’opposition accuse régulièrement le nouveau pouvoir de reproduire certains réflexes autoritaires de l’ancien système.

Le porte-parole présidentiel rejette fermement ces accusations. Selon lui, la réforme engagée vise avant tout à « organiser » la vie politique. Il cite notamment la nouvelle réglementation imposée aux partis politiques : obligation de disposer d’un siège identifiable, d’un compte bancaire et d’une comptabilité transparente.

« Nous avions 104 formations politiques actives », a-t-il rappelé, dénonçant des structures parfois réduites à des « outils au service des egos ».

Sur le plan politique, la présidence défend une restructuration du paysage partisan. Elle justifie la réduction du nombre de formations politiques actives par la volonté de professionnaliser la vie publique, imposant des exigences administratives comme la tenue de comptes bancaires ou l’existence d’un siège officiel.

Officiellement, il s’agit de mettre fin à des partis jugés peu actifs ou peu représentatifs. Mais cette approche soulève une question centrale : celle du risque d’un rétrécissement du pluralisme politique, dans un contexte où la transition militaire avait initialement suscité des attentes d’ouverture démocratique.

Justice et affaires politiques : une frontière contestée

L’affaire concernant Alain Claude Bilie-By-Nze illustre les tensions autour de l’indépendance judiciaire.

L’ancien Premier ministre, figure centrale de l’ancien régime et désormais opposant, fait l’objet d’une procédure judiciaire qui alimente les soupçons d’instrumentalisation politique. Ses soutiens dénoncent un « acharnement » destiné à neutraliser un adversaire potentiel.

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La présidence réfute toute implication. Théophane Zamé Biloghe insiste sur le caractère « strictement judiciaire » de l’affaire et invoque la présomption d’innocence. « Il n’y a pas d’agenda politique », affirme-t-il, renvoyant la responsabilité au parquet et aux magistrats.

Le discours officiel repose sur une idée, celle d’une justice désormais capable de poursuivre tous les citoyens, quel que soit leur statut. « Tous les Gabonais sont aujourd’hui des justiciables », martèle le porte-parole, y compris les militaires.

Reste que dans un système où le chef de l’État demeure président du Conseil supérieur de la magistrature, les critiques sur l’indépendance réelle de la justice persistent.

Nationalité et identité : une réforme à forte charge symbolique

Autre sujet explosif : la réforme du code de la nationalité.

Adoptée par ordonnance, sans débat parlementaire, la nouvelle législation suscite de vives inquiétudes parmi une partie de l’opposition et de la société civile. Les autorités assument pleinement ce choix.

Pour le pouvoir, il s’agit de « protéger l’identité gabonaise » et de limiter l’accès à certaines fonctions stratégiques aux citoyens ne présentant pas de « multiples allégeances » une formulation largement interprétée comme une référence à la double nationalité.

Sans jamais citer de nom, le journaliste de France 24 évoque implicitement l’ancien président Ali Bongo Ondimba. Le porte-parole évite soigneusement le terrain personnel, préférant inscrire cette réforme dans une réflexion plus large sur la souveraineté nationale et la définition de l’appartenance à l’État.

Mais la question demeure politiquement sensible : où s’arrête la défense de l’identité nationale et où commence l’exclusion politique ?

La réforme du code de la nationalité est présentée par les autorités comme un retour à des principes historiques visant à préserver l’identité nationale et à encadrer l’accès à certaines fonctions stratégiques.

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Mais cette réforme soulève des interrogations sur la définition même de la citoyenneté. En évoquant la notion de “multiples allégeances”, le pouvoir introduit une distinction implicite entre différents types de citoyens, ce qui alimente un débat sensible sur l’inclusion politique et sociale.

Libertés numériques : sécurité juridique ou contrôle de l’espace public ?

Enfin, les restrictions et encadrements du numérique sont justifiés par la nécessité de lutter contre les abus en ligne : diffamation, insultes ou contenus illégaux. « La liberté d’expression, ce n’est pas insulter », insiste Théophane Zamé Biloghe.

Pour les défenseurs des libertés publiques, ces nouvelles dispositions traduisent toutefois une volonté de renforcer la surveillance de l’espace numérique dans un pays où les réseaux sociaux sont devenus un lieu central de contestation politique.

Le discours officiel insiste sur une distinction entre liberté d’expression et infractions pénales. Mais les critiques soulignent que la frontière entre régulation et restriction peut devenir floue, en particulier lorsque l’interprétation des règles dépend fortement des institutions en place.

Une refondation encore en construction

Au total, le discours du pouvoir gabonais s’inscrit dans une logique de transformation ambitieuse de l’État, fondée sur la souveraineté, la réforme institutionnelle et la discipline politique.

Mais cette dynamique reste traversée par une tension structurelle, celle d’un projet qui affirme rompre avec l’ancien système tout en concentrant fortement les leviers de décision autour de l’exécutif.

Entre promesse de refondation et soupçon de continuité, le modèle politique gabonais demeure en phase de définition.

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