Invité de l’émission « La grande nuit des 100 jours » diffusée sur Gabon Première, le ministre de la Justice, garde des Sceaux chargé des droits humains, Augustin Émane, a livré un vaste état des lieux de l’appareil judiciaire gabonais. Entre dénonciation des détentions abusives, promesse d’une lutte renforcée contre la corruption, modernisation des tribunaux et lancement imminent du dispositif « Alerte Enlèvement Enfant », le membre du gouvernement a voulu fermeté une ligne de fermeté et de réforme, dans le sillage des orientations fixées par le Président, Brice Clotaire Oligui Nguema.
Augustin Émane affirme avoir reçu du chef de l’État une feuille de route claire structurée autour de quatre priorités : « la justice et l’État de droit ; la justice et les libertés fondamentales ; la justice, l’égalité des citoyens et les droits humains ; et enfin, la crédibilité, l’accessibilité et l’efficacité de la justice ». Le ministre a surtout insisté sur deux instructions présidentielles qu’il qualifie de non négociables : « le respect absolu des droits humains » et « la lutte implacable contre la corruption ». Une manière de replacer la justice au cœur du projet politique de la Transition, dans un contexte où les attentes populaires restent immenses après des années de critiques contre les lenteurs et les dérives du système judiciaire.
L’un des moments de l’entretien a porté sur l’opération menée en février à la prison centrale de Libreville, ayant conduit à la libération de plus de 260 détenus placés en détention préventive irrégulière. Le garde des Sceaux a tenu à recadrer les interprétations : « Il ne s’agit pas d’une mesure de grâce ou d’une faveur accordée. C’est une opération de stricte conformité légale. » Selon lui, les inspections menées dans plusieurs établissements pénitentiaires ont révélé des situations « intolérables », avec des citoyens maintenus en prison « bien au-delà des délais légaux pour de simples délits mineurs ».
Reconnaissant un « dysfonctionnement grave de l’appareil judiciaire », le ministre a annoncé l’ouverture de procédures disciplinaires contre certains magistrats : « Des procédures disciplinaires ont été formellement engagées auprès de l’Inspection générale des services de la justice à l’encontre des magistrats dont la responsabilité est avérée dans ces manquements flagrants. »
Sur le front de la corruption, Augustin Émane a admis sans détour l’ampleur du phénomène au Gabon. « La corruption est un mal systémique et généralisé au Gabon, et il serait malhonnête de dire qu’elle ne touche que les magistrats », a-t-il reconnu. Revenant sur sa promesse initiale d’un plan ministériel élaboré en cent jours, il explique avoir finalement opté pour une approche plus globale. Le ministère travaille désormais à un cadre national associant notamment la Commission nationale de lutte contre l’enrichissement illicite, l’ANIF, les services de renseignement et les forces de sécurité. Pour le ministre, une réponse sectorielle aurait été insuffisante face à un phénomène profondément enraciné dans plusieurs sphères de l’administration publique.
Dans cette stratégie anticorruption, le gouvernement veut s’appuyer sur la participation citoyenne et les outils numériques. Inspiré par des expériences observées au Brésil, le ministre a annoncé la création prochaine de mécanismes de dénonciation sécurisés, notamment des numéros verts et des plateformes numériques permettant aux citoyens de signaler des faits de corruption. « La grande difficulté reste cependant la protection juridique et physique des lanceurs d’alerte », a-t-il toutefois prévenu. Parallèlement, Augustin Émane a salué la collaboration engagée avec le ministère de l’Économie numérique afin de dématérialiser les paiements des actes judiciaires et administratifs. Une réforme qui, selon lui, permettra de « réduire considérablement les opportunités de corruption au guichet ».
Interrogé sur l’indépendance de la justice, le garde des Sceaux a voulu clarifier les rapports entre le pouvoir exécutif et les magistrats. « Les magistrats du siège, ceux qui jugent et prennent les décisions, sont totalement indépendants et inamovibles. Je n’ai aucune autorité sur leurs décisions », a-t-il affirmé. Il a toutefois rappelé que le parquet, c’est-à-dire les procureurs, demeure placé sous l’autorité du ministre de la Justice. Au-delà des textes, Augustin Émane estime que la véritable indépendance repose aussi sur la conscience individuelle des magistrats : « L’indépendance est d’abord une question de déontologie personnelle : c’est au magistrat lui-même de refuser les pressions et de faire respecter son serment. »
Le ministre n’a pas non plus éludé les critiques des citoyens concernant les lenteurs judiciaires. Il a dressé un tableau préoccupant du fonctionnement concret des juridictions gabonaises. « Les lenteurs que subissent les justiciables ne relèvent pas toujours d’une mauvaise volonté, elles sont largement causées par un manque criant de moyens logistiques et matériels », a-t-il expliqué. Prenant l’exemple du tribunal de Mouila, régulièrement confronté à des inondations, il a également révélé que plusieurs magistrats à Libreville travaillent encore sans ordinateurs ni imprimantes fonctionnels. Pour Augustin Émane, la modernisation des infrastructures judiciaires constitue désormais « une priorité budgétaire absolue » si le gouvernement veut restaurer la confiance des citoyens dans leur justice.
Enfin, il a fait l’annonce d’un nouveau dispositif baptisé « Alerte Enlèvement Enfant », actuellement finalisé avec l’ARCEP, l’ANIF et plusieurs médias nationaux. Inspiré des systèmes d’alerte rapide déployés dans d’autres pays, ce mécanisme permettra, dès la disparition signalée d’un mineur, de déclencher une diffusion massive d’informations via SMS, radios et télévisions afin de mobiliser rapidement la population. « Les premières heures sont les plus cruciales », a insisté le ministre.
Pour législatif, Augustin Émane a également défendu le nouveau Code de la nationalité présenté au Parlement, assurant que le durcissement des conditions d’accès à la nationalité gabonaise se fera « dans le strict respect du droit international, sans jamais créer d’apatrides ». Quant au dossier sensible des ex-employés de Sodexo, il a promis de saisir l’Inspection générale des services dès réception du dossier transmis par les représentants des travailleurs.