Santé mentale masculine : derrière le « ça va », des souffrances souvent invisibles

Pourquoi le mal-être masculin est-il si difficile à détecter ? Derrière le traditionnel « Ça va » se dissimulent parfois des dépressions masquées par la colère, l’hyperactivité ou les troubles du sommeil. À l’occasion du Mois de la santé mentale masculine, éclairage et signaux d’alerte avec Moukagni Luzhia, psychologue clinicienne, psychopathologue et doctorante à l’Université Omar Bongo, pour qui réapprendre à demander de l’aide est une urgence. 

« Ça va. », deux mots prononcés chaque jour par des millions d’hommes à travers le monde. Pourtant, derrière cette réponse automatique se cachent parfois l’épuisement, la détresse émotionnelle, la solitude ou encore la dépression.

À l’occasion du Mois de la santé mentale masculine, une réalité mérite d’être rappelée celle que les hommes demeurent moins enclins à exprimer leur souffrance psychologique et à solliciter une aide professionnelle. Un phénomène observé sur tous les continents, quelles que soient les cultures.

Pour Moukagni Luzhia, psychologue clinicienne, psychopathologue et doctorante, comme d’autres spécialistes faits le constat d’une réalité trouve en grande partie son origine dans la manière dont les sociétés construisent la masculinité. « La question de la virilité ne concerne pas que l’Afrique. Partout dans le monde, les hommes grandissent avec un contrat implicite : être forts, ne pas pleurer, tout gérer seuls. En Afrique comme ailleurs, cette construction sociale pèse lourd sur la santé mentale », explique-t-elle. Elle ajoute que « ces injonctions façonnent profondément leur rapport aux émotions et à la vulnérabilité ».

« Beaucoup d’hommes ont appris que parler de leurs émotions équivaut à une faiblesse. Leur cerveau traduit alors la détresse autrement, notamment en fatigue, en irritabilité ou en surperformance », explique la psychologue.

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« Lorsqu’un homme ne dispose pas des mots pour exprimer sa souffrance, celle-ci ne disparaît pas. Elle s’exprime autrement à travers l’irritabilité, les troubles du sommeil, les conduites addictives, l’isolement ou l’hyperinvestissement professionnel », poursuit-elle, ajoutant que « cette socialisation émotionnelle a des conséquences importantes à l’âge adulte ».

Autrement dit, le mal-être masculin est souvent masqué derrière des comportements socialement tolérés, voire valorisés. Comme le rappelait un psychiatre ici à Libreville : « La dépression masculine se diagnostique mal car elle ne ressemble pas à la dépression classique. »

Ces différents visages de la souffrance masculine prennent tout leur sens à travers trois situations représentatifs parmi tant d’autres, pris comme exemples par la psychologue.

Prenons d’abord le cas d’Adam, 30 ans, cadre dans une entreprise privée, depuis plusieurs mois, il dort rarement plus de quatre heures par nuit. Chaque soir, son esprit revisite inlassablement les erreurs commises au cours de la journée.

Pour Moukagni Luzhia, ce fonctionnement correspond à un mécanisme bien connu en psychologie : la rumination mentale. « Lorsqu’une émotion n’est ni reconnue ni exprimée durant la journée, le cerveau continue de tenter de la traiter. Les pensées deviennent répétitives et envahissantes, particulièrement au moment du coucher », explique-t-elle.

À cette incapacité du cerveau à s’arrêter s’ajoute une autre vulnérabilité, celle qui lie l’estime de soi à la réussite professionnelle, comme l’illustre l’histoire de Marc, 38 ans qui perd son emploi à la suite d’une restructuration de son entreprise. Très rapidement, son discours se transforme : « Je ne sers plus à rien. »

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Au-delà de la perte financière, c’est toute son identité qui semble s’effondrer. Selon Moukagni Luzhia, cette situation illustre une confusion fréquente entre valeur personnelle et performance sociale. Elle explique que « beaucoup d’hommes ont été éduqués dans l’idée que leur utilité, leur respectabilité et leur valeur dépendent essentiellement de leur capacité à produire, réussir ou subvenir aux besoins des autres. Lorsque ces repères disparaissent, c’est parfois l’estime de soi tout entière qui vacille ».

Enfin, lorsque le statut social ou professionnel n’est pas en cause, c’est parfois la sphère affective qui ébranle ces repères, poussant certains hommes à traduire leur détresse par l’agressivité. Après une rupture amoureuse douloureuse, Youss, 35 ans, devient particulièrement irritable. Ses proches remarquent des accès de colère inhabituels, mais lui affirme avec assurance : « Tout va bien, je gère », comme on l’entend souvent chez certains hommes.

Pourtant, derrière cette colère se cache une souffrance profonde, confie la psychologue. « Dans de nombreuses sociétés, la tristesse demeure une émotion difficilement acceptable chez les hommes. La colère apparaît alors comme une émotion de substitution, plus compatible avec les normes traditionnelles de masculinité », explique-t-elle. Elle ajoute que cette colère peut masquer un sentiment d’abandon, de rejet, de honte ou de deuil. Ce qui n’est pas nommé finit souvent par s’exprimer autrement.

Les signaux d’alerte souvent ignorés

Contrairement aux idées reçues, la souffrance psychologique masculine ne se manifeste pas toujours par la tristesse visible ou les pleurs.

Certains signes doivent attirer l’attention : irritabilité inhabituelle, troubles du sommeil persistants, consommation excessive d’alcool ou d’autres substances, surinvestissement dans le travail ou les activités physiques, isolement progressif, perte d’intérêt pour les relations sociales, pensées récurrentes de dévalorisation, difficulté constante à demander de l’aide.

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Ces manifestations sont parfois interprétées comme des traits de caractère alors qu’elles peuvent constituer les symptômes d’une détresse psychologique importante.

Réapprendre à demander de l’aide

Pour Moukagni Luzhia, l’un des principaux défis de la santé mentale masculine réside dans la déconstruction de certaines croyances profondément ancrées. « Consulter un psychologue ne signifie pas être faible », rappelle-t-elle. Elle ajoute qu’exprimer sa souffrance ne signifie pas perdre sa dignité et que connaître ses limites ne remet pas en question la masculinité, bien au contraire.

En cette période consacrée à la santé mentale masculine, le message est simple mais essentiel : derrière un « ça va » répété machinalement peut se cacher une souffrance réelle. Apprendre à l’entendre, à l’accueillir et à en parler constitue déjà un premier pas vers le mieux-être.

« Parce qu’aucun homme ne devrait être condamné à souffrir en silence », conclut Moukagni Luzhia.

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