Pendant des décennies, l’avenir du géant minier Eramet s’est décidé dans un dialogue quasi exclusif entre la France et le Gabon. Mais selon des informations du quotidien britannique Financial Times et relayé par Agence Ecofin l’époque de ce pré carré est révolue. Fragilisé par une crise financière majeure, le groupe français attise désormais les convoitises de superpuissances mondiales, prêtes à bousculer l’ancrage historique de Libreville.
Longtemps, l’équation Eramet s’est résumée à une géographie simple, le manganèse extrait à Moanda par la Comilog d’un côté, et les arbitrages politiques entre Paris et Libreville de l’autre. Le Gabon, qui pèse pour 40 % du chiffre d’affaires ajusté du groupe, se pensait naturellement comme le seul prétendant légitime à une montée en puissance au capital de la maison-mère, surtout après avoir agité en mai dernier l’ambition d’un « cap historique » pour le pays.
Mais la réalité du marché mondial des minerais critiques vient de balayer ce tête-à-tête. Libreville n’est plus seule sur les rangs. La fragilisation d’Eramet plombé par une perte nette de 477 millions d’euros en 2025 et contraint de lancer une recapitalisation de 500 millions d’euros a transformé le fleuron industriel en une proie géostratégique de premier plan.
L’offensive américano-émiratie : Orion CMC sort du bois
L’intérêt ne vient plus seulement des bords de l’Estuaire, mais des centres de pouvoir occidentaux et du Golfe. Les révélations du Financial Times ont mis en lumière un acteur de poids : Orion Critical Mineral Consortium (Orion CMC). Ce véhicule financier ultra-puissant n’a rien d’un fonds d’investissement classique. Il est propulsé par la DFC, l’agence fédérale américaine de développement, et ADQ, le fonds souverain d’Abou Dhabi.
En entrant en discussions pour racheter tout ou partie des 37 % de parts de la famille Duval (le premier actionnaire d’Eramet, qui a mandaté la banque Lazard), ce consortium américano-émirati ne cherche pas seulement un rendement financier. Il mène une guerre d’influence. Pour Washington et Abou Dhabi, contrôler Eramet, c’est sécuriser l’accès au manganèse gabonais, au nickel et au lithium argentin, essentiels aux batteries de demain, afin de briser le monopole de la Chine.
Un choc des ambitions pour Libreville
Pour le Gabon, cette irruption internationale change radicalement la donne. Le pays, qui a fixé l’échéance de 2029 pour imposer la transformation locale du manganèse, se retrouve face à un paradoxe :
D’un côté, l’arrivée de capitaux américains et émiratis valide la valeur inestimable des sous-sols gabonais et pourrait accélérer le financement des infrastructures lourdes, comme la modernisation du chemin de fer Transgabonais.
De l’autre, Libreville perd son statut d’interlocuteur privilégié et unique. Si Orion CMC s’empare du bloc de contrôle de la famille Duval, le pouvoir de négociation du Gabon ne s’exercera plus seulement face à l’Élysée ou au conseil d’administration d’Eramet à Paris, mais face aux intérêts stratégiques globaux de la Maison-Blanche et des Émirats.
La bataille pour le contrôle d’Eramet prouve que le manganèse gabonais est sorti de sa sphère d’influence traditionnelle. Qu’il le veuille ou non, le Gabon est désormais projeté au cœur de la guerre froide des matières premières, où Libreville doit maintenant composer avec des rivaux aux portefeuilles quasi illimités.