La cérémonie de remise de diplômes de la 17ème promotion de l’École d’Application du Service de Santé Militaire de Libreville (EASSML) aurait pu n’être qu’un moment protocolaire de plus dans l’agenda institutionnel gabonais. Elle est devenue, sous l’impulsion de la Présidente du Sénat, marraine de la promotion NYANA-EKOUME Épouse AWORI ONANGA, un véritable tribune politique et programmatique. Derrière les formules de circonstance, une vision s’est dessinée avec netteté, celle d’un Gabon qui regarde ses territoires, qui mise sur sa jeunesse africaine, et qui entend faire de ses institutions militaires des leviers de développement local.
La promotion qui quitte aujourd’hui les bancs de l’EASSML est, en elle-même, un fait géopolitique. Trente-quatre médecins militaires, issus de treize nationalités africaines, représentant la CEMAC, la CEDEAO, la CEEAC et l’Afrique australe, Madagascar inclus, ont été formés sur le sol gabonais. La marraine n’a pas manqué de souligner cette portée : « En quinze années d’existence, notre École d’Application se positionne véritablement en facteur de renforcement d’une véritable élite africaine en santé militaire. Et outil indéniable d’expression diplomatique. » En d’autres termes, Libreville ne forme pas seulement des praticiens ; elle produit des relais d’influence et de coopération pour le continent. Une diplomatie silencieuse, en uniforme.
Mais c’est sur la question de la décentralisation que le discours prend sa dimension la plus originale et la plus politique. Face aux stagiaires qui exprimaient le souhait de voyages d’études à l’étranger, la Présidente du Sénat a proposé une réponse inattendue, presque subversive dans sa simplicité : « Voyage d’études pourrait équivaloir à sortir de l’enceinte de l’École et découvrir le monde rural. » Cette formule, loin d’être anodine, porte une conviction profonde. Elle traduit la vision d’une élue qui considère que la formation des cadres africains ne peut faire l’économie du terrain, des zones périphériques, des réalités que ne capturent ni les manuels ni les capitales. « Il est d’évidence qu’en Afrique, les zones d’interventions des médecins militaires ne seront pas loin des zones rurales », a-t-elle insisté, ancrant ainsi la pédagogie dans la géographie réelle du continent.

Cette vision du terrain se double d’une proposition institutionnelle concrète, qui engage directement le Sénat en tant que chambre des collectivités locales. La marraine a en effet plaidé pour « un programme d’accompagnement pédagogique » élaboré « avec la participation des collectivités locales dont le Sénat assure la représentation », ajoutant que « notre Chambre est disposée à examiner sereinement les possibilités de mise en œuvre de cette approche. » Ce faisant, elle articule explicitement trois niveaux : la formation militaire, la santé publique rurale, et la gouvernance locale. Une triangulation qui, si elle se concrétise, ferait du Sénat gabonais un acteur inattendu, mais cohérent, de la politique de santé en zones périphériques. C’est là une lecture ambitieuse du rôle d’une chambre haute, souvent perçue comme distante des réalités quotidiennes.
La question de la représentation féminine est venue enrichir cette grille de lecture. Sur trente-quatre diplômés, huit seulement sont des femmes, soit 23,53%. Un chiffre que la marraine a refusé de célébrer sans nuance : « Les combats menés par la femme gabonaise durant des décennies ont permis d’instaurer, grâce à la loi, un quota de représentativité des femmes à hauteur de 30%, aussi bien en politique que dans la gestion de la chose publique. » Elle a donc proposé un mécanisme de quota opposable à chaque pays participant, couplé à un quota renforcé pour le Gabon, pays hôte. « Tout réside dans la force d’oser », a-t-elle lancé, en manière de défi autant que de programme. L’argument est structurel : si l’École forme une élite africaine, elle doit en refléter la diversité, de genre comme de nationalité.
Au fil de ce discours dense, c’est une certaine idée du Gabon qui se dessine en filigrane, un pays qui assume une responsabilité continentale à travers ses institutions, qui reconnaît la ruralité comme un espace de développement et non de relégation, et qui entend faire converger formation militaire, santé publique et décentralisation dans un même projet cohérent. En souhaitant à ses filleuls d’être les « disciples des temps modernes » de Jean-François Coste, fondateur du Service de Santé aux armées, la marraine leur a assigné une mission qui dépasse l’uniforme celle de médecins au service de l’humain, dans tous les territoires, jusqu’au dernier kilomètre.