[Tribune] « Laisser la théorie aux universités » : le risque de l’anti-intellectualisme au Gabon

En opposant pragmatisme et théorie universitaire, le débat politique soulève une question essentielle : peut-on développer le Gabon en marginalisant le savoir ? Ehota Tonda analyse les dangers de l’anti-intellectualisme et rappelle que la pensée critique demeure un pilier de tout développement durable.

La récente déclaration du président de l’Assemblée nationale, selon laquelle il faudrait suivre le pragmatisme du président pour développer le pays et « laisser la théorie aux universités », n’est pas une formule anodine. Prise à la lettre, elle signifie qu’il faudrait tourner le dos à la connaissance, au savoir et à la réflexion. Or, rejeter la théorie universitaire, c’est risquer de basculer dans l’anti-intellectualisme : appauvrir la pensée, disqualifier la science et, à terme, censurer la vérité.

Il y a plusieurs dystopies qui ont traité de ces problèmes ou là le savant est sacrifié, ou la vérité est censurée, et où la société entière plonge dans un système ORWELIEN. La première dystopie qui m’est immédiatement revenu en mémoire est Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. En gros, le personnage principal, Guy Montag, est un « pompier » chargé de brûler les livres. Le titre renvoie à la température à laquelle le papier s’enflamme et se réduit en cendres. Bradbury décrit un monde qui condamne le lecteur, le scientifique, le théoricien et l’intellectuel ; un monde où la mémoire, la pensée critique et la culture deviennent des menaces à éliminer.

La seconde est Atlas Shrugged d’Ayn Rand, publié en 1957. Un roman méconnu en milieu francophone, mais installé comme un best-seller aux USA. Dans l’histoire, John Galt convainc les esprits les plus productifs (inventeurs, savants, ingénieurs, entrepreneurs, chercheurs) de se retirer d’une société qui les exploite et méprise la raison. Le titre résume la menace : si Atlas, celui qui porte le monde, abandonnait sa charge, le monde s’effondrerait. Chez Rand, Atlas symbolise l’esprit productif : celui qui invente, construit, organise, comprend et transforme. La « grève de l’esprit » n’est donc pas une fuite devant la responsabilité ; elle révèle, par l’absence, à quel point une société dépend de ceux qu’elle méprise.

L’histoire, elle aussi, rappelle que la défense de la vérité a souvent été coûteuse. Galilée, sans être exécuté, fut jugé par l’Inquisition, contraint d’abjurer ses thèses héliocentriques et assigné à résidence. Giordano Bruno, lui, fut brûlé vif en 1600. Ces exemples montrent qu’une société peut craindre le savoir au point de vouloir le réduire au silence.

La déclaration du Président de l’Assemblée nationale, bien qu’isolée (car on ne sait pas dans quel contexte elle a été prononcée), reste néanmoins troublante. Trois mots « pragmatisme », « développement » et « théorie universitaire » y sont transformés en termes conflictuels. Le pragmatisme et le développement seraient opposés à la théorie universitaire, comme si l’un ne pouvait exister sans le rejet de l’autre.

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C’est précisément ici que la sémiologie de Roland Barthes offre un outil d’analyse décisif. Dans Mythologies, Barthes montre comment un signe peut être vidé de son contenu premier et rechargé d’une signification nouvelle : c’est le mécanisme même du mythe. L’expression « théorie universitaire » subit d’abord une déshistorisassions. Puis une déformation, au sens artésien : elle cesse de désigner la recherche, la méthode, la rigueur et la critique. Elle devient un mythe négatif : le pédantisme, le bavardage, la stérilité, l’élitisme et le statu quo.

Or, le mot « pragmatisme » n’a jamais signifié le rejet de la théorie. Chez Charles Sanders Peirce et John Dewey, il consiste précisément à éprouver les idées par leurs conséquences pratiques, à corriger l’action par l’expérience et à relier la pensée à la transformation du réel. Et le concept « développement », qu’il soit pensé par Walt Rostow, par les économistes néoclassiques ou par Joseph Schumpeter, repose-lui aussi sur les théories universitaires des sciences économiques, sociales et managériales, sur les statistiques, les modèles et les données.

Opposer les concepts de « pragmatisme » et de « développement » à « la théorie universitaire » est donc un glissement dangereux. Il transforme la théorie en un système de pensée prétendument pédant et stérile, alors qu’elle est la condition de toute action publique sérieuse. Une route, une école, un hôpital ou une politique industrielle ne se construisent pas sans ingénierie, économie, démographie, droit, sociologie ou environnement.

En déshistorisant l’expression « théorie universitaire », on retire aussi à la science sa place dans l’histoire de notre civilisation. Or nous le savons tous, sans théorie scientifique, il n’aurait as eu le siècle des lumières. Le siècle des Lumières fut précisément un siècle de lutte contre l’obscurantisme, l’ignorance, le fanatisme religieux, l’improvisation et la pseudo-connaissance. Il a valorisé la raison, la méthode, la vérification et la critique.

Or, ce mouvement de déshistorisassions de l’expression théorie universitaire n’est pas innocent. Une fois la théorie vidée de sa valeur, il devient possible de lui imputer les échecs du passé. C’est alors que l’intellectuel se voit convoqué non plus comme pionnier du progrès, mais comme accusé. Dans le cas précis du Gabon, on le somme de répondre d’un bilan qu’il n’a pas produit : celui des décennies de plomb, des illusions perdues et des promesses non tenues sous Ali Bongo et sous Omar Bongo. La déformation artésienne trouve ici son aboutissement logique : après avoir transformé la théorie en mythe négatif, elle transforme le théoricien en bouc émissaire.

Ainsi, dans cette logique, l’intellectuel Gabonais est mis en face du bilan des décennies passées sous les présidences d’Omar Bongo puis d’Ali Bongo. Il serait alors accusé d’avoir contribué, par son pédantisme, son bavardage stérile et ses concepts sophistiqués, à faire stagner, voire régresser, le Gabon.

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C’est le mécanisme du bouc émissaire. On déplace une responsabilité vers une culpabilité symbolique, attribuée à une catégorie sociale. Le sous-développement, la rente pétrolière, la mauvaise gouvernance, la corruption, l’instabilité institutionnelle ou l’absence de continuité des politiques publiques sont remplacés par un ennemi plus commode : l’université, le chercheur, le théoricien.

 »Le pragmatiste » serait alors présenté comme un homme d’action capable de développer le pays sans recourir à la connaissance théorique, aux sciences économiques, sociales ou managériales. Mais cette figure est une illusion. Aucun développement durable ne se réalise sans diagnostic, planification, évaluation, données et compétence. Le pragmatisme authentique n’est pas l’ennemi de la théorie : il en est l’application disciplinée dans l’action.

Transposé au Gabon, le risque serait de faire de l’université, du chercheur et du théoricien les responsables d’un sous-développement dont les causes sont ailleurs. On ne développe pas un pays en écartant ceux qui pensent ; on le développe en reliant la pensée à l’action, la recherche à la production, et l’université aux besoins réelles de la nation.

Mais il ne suffit pas de décrire la déformation du langage et le déplacement de responsabilité. Il faut encore comprendre pourquoi les individus y consentent. C’est ici que Czesław Miłosz apporte un éclairage décisif. Dans La Pensée captive, publié en 1953, il analyse la manière dont les intellectuels d’Europe de l’Est ont adhéré au stalinisme après 1945. Il forge la métaphore de la « pilule Murti-Bing » : une substance imaginaire qui dissout l’angoisse existentielle et rend l’individu docile à l’idéologie dominante.

Le mécanisme est le suivant. Lorsque le monde ancien s’effondre valeurs obsolètes, avenir incertain, impuissance individuelle) Une narrative simplificatrice offrant une « nécessité historique » devient un analgésique psychique. L’individu n’adhère pas par conviction profonde, mais par soulagement. Il avale la pilule pour ne plus avoir à porter le poids du doute.

Miłosz décrit également le Ketman : une loyauté extérieure totale accompagnée d’une dissidence intérieure secrète. L’individu affiche son adhésion à la nouvelle norme tout en préservant intérieurement l’ancienne. Cette coexistence, prolongée produit une confusion intérieure généralisée : l’intellectuel ne sait plus ce qu’il croit véritablement, seulement ce qu’il doit dire. Le Ketman est ainsi le symptôme individuel de l’érosion normative. Barthes montre que le sens est volé ; Miłosz montre que, après le vol, l’individu invente un double langage pour survivre à une Novlangue.

Transposé à notre contexte, cela éclaire pourquoi la formule « laisser la théorie aux universités » peut être reçue favorablement. Elle simplifie l’attribution des responsabilités, désigne un ennemi clair (l’intellectuel) et dispense d’affronter les causes structurelles réelles. Elle fonctionne comme une pilule Murti-Bing à l’échelle d’un discours politique : elle apaise l’angoisse en offrant un coupable. C’est un indicateur éloquent qui montre comment fonctionne les sociétés anti-intellectuelles.

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Mais il reste une question plus profonde que je voudrais creuser avant de clore ce post. Pourquoi cette hostilité envers la théorie, ce mépris de la pensée critique, cette facilité à désigner l’intellectuel comme bouc émissaire ? Miłosz, dans La Terre d’Ulro, publié en 1977, propose une réponse qui élargit considérablement la perspective.

Le titre emprunte à William Blake. « Ulro » désigne un paysage désolé gouverné par la seule raison analytique, où toute réalité est réduite à des termes quantifiables. Miłosz y diagnostique une crise civilisationnelle : la science moderne a creusé un fossé infranchissable entre l’imagination, la foi et la raison, coupant l’homme de sa relation vivante au sens.

Dans cette perspective, l’hostilité envers la théorie et le mépris de la pensée critique ne sont pas des accidents isolés. Ils sont l’expression tardive d’un processus long dans la modernité, l’absorption du sens par la rationalité scientifique. Quand « quantifiable », « utile » et « efficace » deviennent les seuls critères de valeur légitime, la théorie (qui protège l’incommensurable, le critique, le transcendant ) apparaît naturellement superflue.

La formule « laisser la théorie aux universités » n’est alors pas seulement une opération rhétorique ou un acte de pouvoir. Elle est le symptôme d’un appauvrissement plus vaste : celui d’une civilisation qui a progressivement oublié que le réel ne se réduit pas à ce qui se mesure. Miłosz nomme « Ulro » cet appauvrissement. Et il en désigne la sortie : l’imagination, comprise comme une force de réconciliation entre l’esprit et le monde, comme la capacité de renouer avec le sens.

Une nation qui méprise ses universités, ses chercheurs et ses intellectuels ne devient pas plus pragmatique : elle confond la répétition des mots d’ordre avec la lucidité, et l’obéissance avec le développement. Miłosz nous aide à comprendre que cette confusion n’est pas seulement politique : elle est civilisationnelle. Elle procède d’un appauvrissement du rapport au sens, d’une réduction du réel à ce qui se mesure et se contrôle. La reconquête passe donc par l’imagination : la fidélité à ce qui, dans l’homme et dans le monde, résiste à la réduction utilitaire.

Le véritable pragmatisme n’est pas l’ennemi de la théorie. Il est la mise à l’épreuve rationnelle de la théorie dans l’action. Un pays qui veut se développer doit donc unir la réflexion et la réalisation, l’université et l’État, la science et le travail.

Par Ehota Tonda

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