L’économiste et essayiste Serge Éric Menye, auteur de l’ouvrage Le mythe des diasporas africaines – La nouvelle utopie pour développer l’Afrique, a ravivé un débat récurrent sur le rôle des diasporas dans le développement du continent africain. Invité sur TV5 Monde, il remet en cause une idée largement répandue depuis plus de vingt ans dans les cercles politiques, économiques et institutionnels.
Depuis plusieurs années, les diasporas africaines sont régulièrement présentées comme un levier majeur de développement pour le continent. Dans les forums internationaux, les sommets économiques et les discours officiels, elles sont souvent décrites comme une force stratégique capable de transférer des capitaux, des compétences et des réseaux au service des économies africaines. Ce discours s’est imposé comme une forme de consensus dans de nombreuses institutions internationales.
Pourtant, Serge Éric Menye conteste fermement cette vision. Selon lui, cette représentation relève davantage d’une construction politique et idéologique que d’une réalité économique structurante. Il parle même d’une « illusion » entretenue autour du rôle des diasporas.
Un impact économique réel mais limité
Il est indéniable que les diasporas africaines jouent un rôle important dans les économies de leurs pays d’origine. Les transferts d’argent effectués par les migrants représentent chaque année des dizaines de milliards de dollars, dépassant parfois l’aide publique au développement dans plusieurs États africains.
Ces envois de fonds constituent un soutien vital pour de nombreuses familles, contribuant à la consommation quotidienne, à la scolarisation des enfants, à l’accès aux soins ou encore à la construction de logements. Ils participent ainsi à la stabilité sociale de nombreuses régions.
Cependant, pour Serge Éric Menye, cet impact reste essentiellement individuel et conjoncturel. Il estime que ces flux financiers, bien qu’importants, ne permettent pas de transformer structurellement les économies africaines. Ils ne remplacent ni les investissements productifs, ni les politiques industrielles, ni les réformes institutionnelles nécessaires au développement.
Une « utopie » politique et économique
Dans son analyse, l’auteur va plus loin en affirmant que la mise en avant excessive des diasporas sert parfois de substitut aux politiques publiques. En valorisant le rôle des expatriés, certains gouvernements ou partenaires internationaux éviteraient d’affronter les problèmes structurels internes tels que la gouvernance, la corruption, la faiblesse des infrastructures ou encore le manque d’industrialisation.
Cette vision fait des diasporas une sorte de solution de facilité, voire une “utopie”, selon ses termes. Elle entretient l’idée qu’une partie du développement pourrait venir de l’extérieur, sans transformation profonde des systèmes économiques locaux.
Repenser le rôle des diasporas
Pour autant, Serge Éric Menye ne rejette pas totalement l’importance des diasporas. Il estime qu’elles peuvent jouer un rôle utile, mais à condition de ne pas être considérées comme le moteur principal du développement.
Selon lui, les diasporas doivent être mieux structurées et davantage intégrées dans des stratégies économiques cohérentes. Elles peuvent agir comme partenaires, investisseurs ponctuels ou relais d’expertise, mais ne sauraient remplacer des politiques nationales solides et durables.
Un débat au cœur des enjeux de développement
Ce débat intervient dans un contexte où les pays africains font face à des défis majeurs : croissance démographique rapide, chômage des jeunes, industrialisation insuffisante et dépendance aux matières premières. Dans ce cadre, la question du modèle de développement reste centrale.
En remettant en cause un discours souvent consensuel, l’analyse de Serge Éric Menye invite à repenser les stratégies économiques africaines. Elle souligne la nécessité de renforcer les capacités internes des États plutôt que de miser principalement sur des dynamiques extérieures.
Au-delà de la polémique, cette prise de position relance une interrogation fondamentale : le développement de l’Afrique doit-il être porté par ses diasporas ou avant tout par ses propres structures économiques et politiques internes ?