Faut-il rétablir la peine de mort pour les auteurs d’enlèvements et de crimes dits rituels au Gabon ?

Face à la recrudescence de crimes d’une extrême violence et à des disparitions qui bouleversent l’opinion, le Gabon est traversé par une vague de peur et de colère collective. La demande croissante de rétablissement de la peine de mort, massivement relayée sur les réseaux sociaux, révèle moins une soif de vengeance qu’une profonde crise de confiance envers les institutions chargées de protéger et de rendre justice. Entre traumatisme collectif, sentiment d’abandon et quête de sécurité, ce débat met à nu les fragilités de l’État et interroge le modèle de société que le pays souhaite construire.

Le Gabon traverse l’un de ces moments où une société entière semble retenue dans un souffle commun, mêlant peur, colère et incompréhension. Depuis plusieurs semaines, une série de disparitions et de crimes d’une extrême violence, attribués dans l’opinion publique à des pratiques dites « rituelles », ravive une angoisse ancienne et profondément enracinée. Sur les réseaux sociaux, dans les quartiers, au sein des familles, une même question revient avec insistance : l’État est-il encore capable de protéger les siens ?

Le sondage massivement partagé appelant au rétablissement de la peine de mort n’est pas un simple phénomène numérique. Il agit comme un baromètre brutal de l’état émotionnel du pays. À la question « Faut-il rétablir la peine de mort pour les auteurs d’enlèvements et de crimes dits rituels au Gabon ? », 421 personnes ont répondu oui, 24 ont répondu non, tandis que 56 estiment qu’un référendum national devrait trancher la question. Ces chiffres, au-delà de leur valeur statistique, traduisent une rupture émotionnelle et politique profonde. La question ne se pose plus à voix basse. Elle s’impose avec force dans le débat public. Derrière cette écrasante adhésion se cache un sentiment d’abandon, l’impression que la justice ne dissuade plus, que l’impunité prospère et que la vie humaine, notamment celle des plus jeunes, ne bénéficie plus d’une protection effective.

Pour beaucoup de citoyens, l’heure n’est plus aux principes abstraits mais à l’efficacité concrète. La justice est perçue comme lente, parfois sélective, et insuffisamment dissuasive. Face à des crimes d’une cruauté extrême, une partie de l’opinion estime que seule une réponse exceptionnelle serait à la hauteur de l’horreur commise. La peine capitale revient alors comme une revendication populaire, présentée comme la sanction ultime, celle qui marquerait une ligne rouge infranchissable.

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L’affaire récente ayant bouleversé l’opinion concerne la disparition tragique d’un adolescent, dont la recherche avait suscité une mobilisation spontanée à l’échelle nationale. L’issue dramatique de cette disparition a agi comme un électrochoc collectif. Sans entrer dans des descriptions inutiles, les circonstances ont renforcé la conviction populaire qu’il s’agissait d’un crime d’une cruauté exceptionnelle, correspondant à un schéma désormais tristement familier pour de nombreuses familles gabonaises. Car ce drame n’est pas isolé. Depuis plusieurs années, des parents vivent dans l’attente interminable d’un enfant ou d’un proche parti un matin sans jamais revenir. Ces disparitions non élucidées constituent une plaie ouverte dans la conscience nationale. Elles nourrissent les rumeurs, les soupçons, et surtout une méfiance croissante envers les institutions censées faire la lumière sur ces crimes.

Dans plusieurs localités, la peur modifie profondément les comportements quotidiens. Les enfants sont accompagnés jusque dans les moindres déplacements, les activités nocturnes se raréfient, et la solidarité communautaire tente de compenser les failles perçues de la sécurité publique. Cette psychose diffuse est le symptôme d’une rupture du pacte fondamental entre l’État et les citoyens : celui de la protection.

Dans ce climat, la peine de mort s’impose dans l’opinion comme une réponse radicale à un mal radical. Pour ses partisans, elle incarne la sanction ultime, un message clair et sans ambiguïté, certains crimes feraient perdre à leurs auteurs tout droit à l’indulgence. La logique est simple, presque instinctive la peur du châtiment suprême ferait reculer les bourreaux.

Mais la justice peut-elle se rendre sous le coup de l’émotion ? Rien n’est moins sûr. Gouvernée par la colère ou la peur, elle risque de perdre sa fonction première celui de dire le droit avec lucidité, équité et responsabilité. L’expérience internationale est sans appel aucun pays n’a pu démontrer de manière incontestable que la peine de mort entraînait, à elle seule, une disparition ou même une baisse durable des crimes les plus violents.

Les auteurs de crimes dits rituels n’agissent pas comme des criminels ordinaires. Ils évoluent souvent dans des logiques idéologiques, irrationnelles ou mystiques, parfois intégrés à des réseaux structurés où se mêlent argent, influence et protection occulte. Dans ces univers clos, la peur de mourir pèse parfois moins que la promesse de richesse, de pouvoir ou de reconnaissance symbolique. La menace du châtiment suprême se heurte alors à ses propres limites.

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Au-delà de l’analyse pénale, cette revendication populaire peut être comprise à travers une lecture psychologique du climat social. Pour MBOUMESSIEYI Paul Anthony, psychologue clinicien et psychopathologue, « le rétablissement de la peine de mort par une bonne majorité de la population s’inscrit dans le cadre d’un traumatisme populaire, collectif ». Selon lui, ces crimes ne provoquent pas seulement l’indignation, ils réveillent des peurs archaïques profondément ancrées dans l’inconscient humain. « Ces événements portent une signification particulière qui fait naître un sentiment d’effroi chez la population. Ils viennent réactiver ce que l’être humain craint le plus : la mort, ou plus précisément l’angoisse de mort, compte tenu de la manière dont les crimes rituels sont commis », explique-t-il. Face à cette angoisse, la société cherche une réponse immédiate, radicale, capable de donner le sentiment que le danger peut être définitivement éradiqué.

Dans cette perspective, la peine capitale apparaît comme une défense émotionnelle collective. « En réponse à cette angoisse, la peine de mort serait la solution, une défense émotionnelle mise en place afin d’éradiquer le problème et punir le coupable », poursuit le psychologue. Mais il nuance immédiatement : « C’est une illusion qui nous permet d’apaiser l’angoisse ». Autrement dit, la demande de peine de mort agit comme un calmant symbolique, sans garantir une protection réelle et durable.

Cette analyse rejoint une critique plus profonde du fonctionnement de l’État et de ses institutions. Pour MBOUMESSIEYI Paul Anthony, « la demande de rétablissement de la peine de mort apparaît comme une tentative collective de reprise de contrôle face à un vécu d’impuissance et d’abandon par les institutions chargées de protéger ». Le problème n’est donc pas seulement criminel, il est institutionnel et symbolique. Il va plus loin en posant un diagnostic sévère « l’insécurité persistante est un échec de la fonction symbolique de l’autorité ». L’autorité, rappelle-t-il, « ne se réduit pas à la force armée ; elle repose sur la prévisibilité, la justice et la protection effective de sa population ». Lorsque les crimes se multiplient sans enquêtes claires, sans élucidation crédible ni sanctions visibles, les institutions cessent de jouer leur rôle de repère et de protection psychique pour la société.

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La conséquence est un basculement progressif vers ce que le psychologue décrit comme « un état d’hypervigilance collective ». Chacun se sent potentiellement menacé, indépendamment du nombre de patrouilles ou de discours sécuritaires. La peur devient permanente, diffuse, et s’installe dans le quotidien. La peine de mort devient alors moins une politique pénale qu’un symbole, une tentative désespérée de restaurer une autorité perçue comme défaillante.

À cela s’ajoute une question majeure celle de l’erreur judiciaire. Dans un système où les moyens d’enquête sont limités, où les pressions peuvent exister, l’irréversibilité de la peine capitale constitue un danger immense. Emprisonner un innocent est une faute grave. Le condamner à mort est une faute irréparable, qui engage moralement toute la nation.

Les opposants au rétablissement de la peine de mort rappellent une vérité essentielle, la justice n’est pas la vengeance. Elle doit punir, protéger et dissuader, mais sans renier la dignité humaine ni le droit fondamental à la vie. La force d’une nation ne se mesure pas à la brutalité de ses sanctions, mais à sa capacité à rester fidèle à ses principes, même face à l’horreur.

Le débat sur la peine de mort révèle ainsi une crise de confiance profonde entre la population et les institutions. La revendication d’une sanction extrême traduit moins un désir de mort qu’une exigence de justice visible, crédible et impartiale. C’est l’appel d’une société qui ne se sent plus contenue, plus protégée, plus entendue. La question dépasse donc largement la peine capitale. Elle interroge le modèle de société que le Gabon souhaite construire : une société gouvernée par la peur et l’irréversible, ou une société capable de combattre le crime par une justice forte, efficace, indépendante et implacable, sans franchir le point de non-retour.

La colère est légitime. La douleur est réelle. Mais l’avenir d’une nation ne se bâtit pas dans la précipitation ni dans l’illusion. Il se construit dans la lucidité, le courage politique, la restauration de l’autorité symbolique de l’État et la reconstruction de la confiance entre les citoyens et leurs institutions.

 

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