Bilan des 100 jours : « Les conventions collectives sont obsolètes, les CDD abusifs sont illégaux » : Jacqueline Ilogue lance la grande réforme du travail au Gabon

Invitée de l’émission spéciale « La grande nuit des 100 jours » diffusée sur Gabon Première, Mme Jacqueline Ilogue Epse Bignoumba a présenté le bilan d’étape de son département ministériel après les cent premiers jours d’action gouvernementale. Face aux journalistes et aux téléspectateurs, la ministre a détaillé les réformes engagées, les difficultés structurelles du marché de l’emploi gabonais et les grandes priorités du second semestre 2026.

Une feuille de route articulée autour de cinq priorités

Dès l’ouverture de l’émission, la ministre a rappelé les cinq axes majeurs contenus dans sa lettre de mission confiée par le chef de l’État. Ceux-ci portent sur le dialogue social, le plein emploi, la redynamisation de la formation professionnelle, la protection des travailleurs et des entreprises par la réforme réglementaire ainsi que la promotion de la culture du résultat et de la redevabilité.

« Les orientations qui m’ont été fixées par le Président s’articulent autour de 5 axes majeurs, le dialogue social, la concertation et la paix sociale ; le plein emploi avec l’insertion des jeunes et des moins jeunes ; la redynamisation et l’adaptation de la formation professionnelle aux réalités économiques ; la protection des travailleurs et des entreprises via la révision des textes réglementaires ; et enfin, la redevabilité et la culture du résultat », a-t-elle déclaré.

Sur le plan opérationnel, Jacqueline Ilogue a annoncé qu’« sur une vingtaine de projets engagés au départ, 7 projets ont été réalisés à 100 %, 6 projets ont dépassé les 75 % d’avancement », tandis que les autres restent conditionnés à la finalisation des premiers dossiers.

Réforme syndicale : des élections professionnelles inédites

L’un des principaux marqueurs des cent premiers jours du ministère reste l’organisation des premières élections professionnelles nationales du 28 avril 2026. Selon la ministre, cette réforme vise à assainir durablement le paysage syndical gabonais.

« L’objectif fixé par le chef de l’État était d’assainir définitivement le paysage syndical gabonais en légitimant les organisations par le vote direct des travailleurs du public, du privé et du parapublic », a-t-elle expliqué.

Pour encadrer ce processus, une ordonnance a été adoptée et publiée le 30 mars 2026. Le seuil de représentativité syndicale a été fixé à 10 % des voix obtenues, tandis que les sièges attribués aux représentants varieront selon les effectifs des administrations et entreprises concernées.

La ministre a également annoncé la mise en place prochaine du Conseil National du Dialogue Social (CNDS), un organe tripartite réunissant l’État, les employeurs et les travailleurs afin de prévenir les conflits sociaux et institutionnaliser la concertation.

« Il n’y a pas de cogestion des entreprises avec les syndicats »

Interrogée sur les prérogatives syndicales, Jacqueline Ilogue a tenu à préciser les limites du rôle des organisations syndicales dans les entreprises.

« Il faut être très clair : il n’y a pas de “cogestion” de l’entreprise avec les syndicats. L’organisation du travail relève de la responsabilité exclusive et régalienne de l’employeur », a-t-elle affirmé.

Elle a également rejeté l’idée de syndicats spécifiques pour les personnes vivant avec un handicap, estimant qu’une telle approche serait discriminatoire.

« Ces agents doivent pleinement s’intégrer dans les syndicats de leur secteur d’activité », a insisté la ministre.

Des conventions collectives jugées « totalement obsolètes »

Autre chantier majeur celui de la refonte des conventions collectives nationales. La ministre a dénoncé des textes devenus inadaptés aux réalités économiques contemporaines.

« Les conventions collectives actuelles au Gabon sont totalement obsolètes : elles datent des années 1980 (1982-1984) ! Elles ne correspondent plus du tout aux réalités économiques et technologiques de 2026 », a-t-elle déclaré.

Le gouvernement prévoit ainsi, dès juin 2026, l’ouverture de négociations pour réviser le tronc commun des conventions collectives ainsi que les grilles salariales minimales sectorielles, notamment dans les secteurs stratégiques comme les mines et le pétrole.

Un chômage global de 17,4 %, plus de 100 000 demandeurs d’emploi

La ministre a également dévoilé les résultats d’une enquête nationale sur l’emploi menée en 2024, la première depuis 2010. Selon ces statistiques, le taux de chômage global au Gabon s’établit à 17,4 %.

Les femmes sont particulièrement touchées avec un taux de chômage de 21 %, tandis que celui des jeunes âgés de 16 à 35 ans atteint 35,4 %. « Cela représente un peu plus de 100 000 demandeurs d’emploi », a précisé Jacqueline Ilogue.

Toutefois, elle a tenu à rappeler que son ministère n’est pas directement créateur d’emplois. « Notre rôle est d’être un facilitateur institutionnel, de concevoir le cadre réglementaire et de définir la Politique Nationale de l’Emploi en étroite collaboration avec les ministères techniques comme les Mines, l’Agriculture ou l’Industrie », a-t-elle expliqué.

Olam, aviculture et mines des partenariats pour l’emploi

Parmi les résultats mis en avant figure le partenariat conclu avec le groupe Olam, qui a permis le recrutement de 1 500 ouvriers agricoles, dont 1 257 déjà déployés sur le terrain.

Le ministère a également annoncé l’avancement à 90 % du programme de formation de 1 000 aviculteurs dans le cadre de la stratégie nationale visant à réduire les importations de poulet de chair d’ici 2027.

Des discussions ont aussi été engagées avec des partenaires turcs et la société Ivindo Iron afin de développer des formations spécialisées dans le secteur minier.

Un problème aigu d’inadéquation formation-emploi

La ministre a reconnu l’existence d’un important décalage entre les besoins des entreprises et les profils disponibles sur le marché national.

Au premier trimestre 2026, 186 nouvelles entreprises se sont inscrites sur la plateforme du Pôle National de Promotion de l’Emploi (PNPE), proposant environ 850 postes. Pourtant, seuls 350 emplois ont pu être pourvus par des Gabonais.

« Nous souffrons d’un problème aigu d’inéquation profil-emploi. Moins de 20 % de nos bacheliers s’orientent vers des filières scientifiques ou techniques », a regretté la ministre.

Pour répondre à ce défi, le gouvernement entend moderniser les centres de formation professionnelle. Sept établissements rénovés et entièrement équipés devraient ainsi rouvrir avant la fin de l’année 2026.

Contrats précaires, la ministre rappelle la loi

Très attendue sur les questions liées à la précarité de l’emploi, Jacqueline Ilogue a fermement condamné la pratique des CDD renouvelés indéfiniment.

Interpellée sur le cas d’un travailleur du secteur bois employé depuis 2022 avec des contrats d’un mois renouvelables, elle a déclaré : « Cette pratique est totalement illégale. En dehors du secteur spécifique des dockers, le Contrat à Durée Déterminée est limité à un cumul maximal de 2 ans. Au-delà, ou si l’activité s’avère pérenne, l’employeur a l’obligation légale de proposer un CDI. »

Elle a néanmoins reconnu les limites de contrôle de l’administration. « Nous faisons face à un déficit criant de plus de 200 inspecteurs et contrôleurs du travail sur l’ensemble du territoire », a-t-elle admis.

Santé au travail et lutte contre l’informel

La ministre a également insisté sur les obligations des employeurs en matière d’accidents du travail, rappelant que toute déclaration doit être effectuée dans un délai maximal de 48 heures auprès de la CNSS.

Par ailleurs, le gouvernement prévoit une vaste étude destinée à formaliser progressivement les travailleurs du secteur informel afin de leur permettre d’accéder à la protection sociale via la CNSS et la CNAMGS.

Concernant l’emploi des expatriés, Jacqueline Ilogue a affirmé que les autorisations de travail ne sont accordées qu’en l’absence de profils gabonais disponibles sur la plateforme du PNPE. Elle a toutefois reconnu des difficultés de contrôle liées à l’immigration clandestine intégrée dans l’économie informelle.

Les priorités du second semestre 2026

Pour les prochains mois, la ministre a annoncé plusieurs chantiers prioritaires comme la révision partielle du Code du travail, le renforcement des capacités des inspecteurs, l’organisation d’enquêtes sectorielles dans les mines, le bois et l’agriculture ainsi que l’ouverture effective des sept centres de formation rénovés.

Enfin, le ministère travaille avec celui de l’Économie pour apurer les arriérés liés aux vacations des examens de la formation professionnelle des années 2024 et 2025 afin de permettre une reprise normale des évaluations dès juillet 2026.

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