Dans cette interview exclusive accordée à Le Gabonais, Me Gisèle Eyue Békalé, avocate de Sylvia et Noureddin Bongo Valentin, démonte point par point les affirmations du Procureur Général. Entre irrégularités procédurales, violation des délais légaux et précipitation judiciaire, cette chevronnée du droit pénal dénonce un procès « prématuré et non avenu », tout en réaffirmant la volonté de ses clients de comparaître dans le respect du droit. Lecture.
1. Me, lors de sa conférence de presse, le Procureur général près la Cour d’appel de libreville affirme que votre cabinet a refusé de recevoir l’acte de citation de vos clients. Quel est votre regard sur cette affirmation et quelles sont les raisons qui justifieraient une telle attitude de votre Étude ?
Me Gisèle Eyue Békalé : Mon cabinet a refusé de recevoir la citation à comparaître de mes clients pour deux raisons :
Premièrement, aucune disposition du code de procédure pénale n’autorise le Procureur général à adresser des citations des accusés à un procès au cabinet de leur avocat, sauf si les personnes mises en cause ont expressément élu domicile chez leur avocat. En l’espèce, ce n’est pas le cas.
Deuxièmement, le Procureur général sait pertinemment que mes clients ne sont pas domiciliés au Gabon, mais à l’étranger. Le Procureur général a annoncé lors d’une conférence de presse qui a suivi la mise en liberté de mes clients que ceux-ci étaient sortis du Gabon pour des raisons de santé. Le Procureur général devait donc s’assurer que mes clients vont mieux et leur adresser des citations à comparaître en respectant les délais de distance de 4 mois conformément aux dispositions du Code de Procédure Pénale (Article 419 alinéa 4).
Est-ce normal de délivrer une citation à comparaître à la Sablière tout en sachant que les destinataires se trouvent à l’étranger ? C’est donc à bon droit que mon cabinet a refusé de réceptionner les citations de mes clients.
J’ai d’ailleurs adressé une correspondance au procureur général pour évoquer toutes ces difficultés procédurales. Cette lettre est restée sans réponse.
Je rappelle que mes clients ne sont ni des fugitifs ni des évadés de prison, mais ont été mis en liberté par une décision de Justice avec l’accord express du Procureur général. Dans ces conditions, juger mes clients par contumace contribuerait à un procès injuste et inéquitable.
2.Au regard des faits reprochés, notamment détournement de deniers publics, concussion, blanchiment de capitaux et autres infractions, estimez-vous que ces faits sont juridiquement constitués pour un renvoi devant une chambre criminelle spécialisée ?
Me Gisèle Eyue Békalé : Votre question me faire sourire ! Mais elle est essentielle. Comment voulez-vous que je réponde à cette question dans un dossier volumineux de 2188 pages comme le rappelle le Procureur général alors que je n’ai reçu communication d’aucune pièce de la procédure à une semaine du procès… le procès juste et équitable commence par cette exigence légale !
3. Vos Clients envisagent-ils de revenir sur le territoire afin d’y être jugés ?
Me Gisèle Eyue Békalé : Évidemment ! Mes clients envisagent de revenir sur le territoire pour être jugés à condition de respecter les règles élémentaires de convocation à un procès et notamment les délais de distance.
4. Pensez-vous que ce dossier pourrait être instrumentalisé, et dans quel but selon vous ?
Me Gisèle Eyue Békalé : Je n’en sais absolument rien ! Toutefois, on peut raisonnablement concevoir que le parquet général soit dans une position inconfortable dans la mesure où certains accusés sont toujours en détention.
En tout état de cause, le Code de Procédure Pénale dispose d’un arsenal juridique pour libérer toutes ces personnes avant le procès et ce serait juste ! Je crois qu’il faut effectivement les libérer !
5. Le Procureur Général affirme qu’aucun pourvoi n’a été formé dans cette affaire. Dans les colonnes de nos confrères de l’Union ce matin, vous indiquez le contraire. Qu’en est-il réellement et quelles en sont les conséquences procédurales ?
Me Gisèle Eyue Békalé : Franchement, je n’ai pas l’intention de jouer au chat et à la souris avec le Procureur général. J’ai eu l’occasion de m’exprimer sur cette question et je le répète, j’ai saisi la Cour de cassation de deux pourvois en cassation le 2 juillet 2025 contre l’arrêt qui renvoie mes clients devant la Cour Criminelle spécialisée et le Procureur général le sait très bien.
J’affirme sur la foi du palais que j’ai adressé copies de ces pourvois au Procureur général de la Cour de cassation et au Ministre de la Justice. Mes deux pourvois en cassation dessaisissent nécessairement et absolument la Cour d’appel de l’entier dossier, lequel doit être transmis sans délai au Procureur général de la Cour de cassation.
Le procès qui est envisagé le 10 novembre 2025 est prématuré et non avenu. Le Procureur général ne peut pas organiser un procès alors qu’il est dessaisi de l’entier dossier.
6. Quelles démarches avez-vous effectuées pour vous opposer à la tenue de ce procès le 10 novembre ?
Me Gisèle Eyue Békalé : Le procès du 10 novembre prochain ne peut pas se tenir ! J’ai écrit au Procureur général le 19 septembre 2025, au Procureur général de la Cour de cassation le 3 octobre 2025, et au Ministre de la Justice les 15 et 29 octobre 2025.