Pascal Ogowè Siffon : Quand la justice rattrape un pilier de la transition

La chute de Pascal Ogowè Siffon sonne comme un rappel brutal des promesses inachevées de la transition gabonaise. En quelques semaines, l’ancien ministre du Tourisme, autrefois présenté comme l’un des visages crédibles du renouveau institutionnel, est passé du cercle rapproché du pouvoir à une cellule de la prison centrale de Libreville. Son incarcération ne relève plus du simple fait divers judiciaire elle s’impose désormais comme un révélateur politique.

L’affaire éclate dans un moment symbolique. À peine élu sénateur et contraint de quitter le gouvernement pour incompatibilité de fonctions, Ogowè Siffon est rattrapé par une procédure qui couvait depuis des mois. L’absence d’immunité parlementaire, souvent perçue comme un rempart pour les élites politiques, a ouvert la voie à une action judiciaire rapide, presque implacable, traduisant une volonté apparente de rompre avec les réflexes de protection institutionnelle.

Au cœur du dossier, les soupçons portent sur une gestion financière qualifiée de systémique et non accidentelle. L’examen des circuits bancaires du ministère du Tourisme et de l’Artisanat fait apparaître un schéma récurrent, des flux massifs, fragmentés, opérés en espèces ou par chèques nominatifs, au bénéfice d’un cercle restreint de proches collaborateurs et de relations familiales. Le volume des sommes en cause, supérieur à dix milliards de francs CFA, confère à l’affaire une gravité rarement atteinte dans les scandales sectoriels récents.

L’architecture financière mise au jour intrigue par son caractère méthodique. Deux établissements, deux comptes, deux canaux de décaissement fonctionnant en parallèle. Une mécanique qui, loin d’être improvisée, semble avoir été pensée pour diluer les contrôles et réduire la traçabilité des fonds publics. L’usage massif du numéraire, dans un contexte administratif censé privilégier les procédures formalisées, interroge sur la robustesse réelle des garde-fous institutionnels.

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Un élément récurrent traverse en filigrane ce scandale, au point d’en devenir presque banal, la présence constante de la BGFIBank dans les grands dossiers de détournements de fonds publics. De manière troublante, l’établissement apparaît une fois encore comme la plateforme bancaire de flux massifs et atypiques, sans que la responsabilité de ses dirigeants ou de ses dispositifs de conformité ne soit publiquement interrogée. Jamais appelés à s’expliquer, jamais inquiétés, les responsables de la banque semblent évoluer dans une zone d’immunité tacite, alors même que ces opérations interrogent la vigilance requise en matière de lutte contre le blanchiment et de signalement des transactions suspectes. Cette récurrence pose une question centrale : comment une institution financière systématiquement citée dans des contentieux de grande ampleur échappe-t-elle, dossier après dossier, à toute mise en cause visible ?

Mais ce dossier dépasse la seule responsabilité de l’ancien ministre. Les investigations pointent une gouvernance interne marquée par la confusion des rôles, la concentration des décisions financières et la proximité personnelle entre ordonnateurs et bénéficiaires. Lorsque la chaîne de contrôle devient une extension de l’entourage politique, la frontière entre gestion publique et captation privée s’efface dangereusement.

L’onde de choc s’amplifie avec l’entrée en scène de Liliane Ngari, secrétaire générale du ministère, citée comme protagoniste centrale par l’ex-ministre lui-même. Son lien de parenté avec le chef de l’État transforme l’affaire judiciaire en épreuve politique majeure. Car, dans les régimes en quête de crédibilité institutionnelle, la justice des proches constitue toujours la ligne de fracture la plus sensible.

Le silence officiel qui entoure son sort judiciaire alimente une attente lourde de sens. Non pas une attente de condamnation automatique, mais celle d’un processus clair, lisible et équitable. Dans une société lassée des scandales sans suites, l’absence de communication nourrit la suspicion plus sûrement que n’importe quelle rumeur.

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L’affaire Ogowè Siffon agit ainsi comme un miroir tendu à la Ve République gabonaise. Elle met à l’épreuve le discours de rupture, non dans les déclarations, mais dans les actes. La justice peut-elle aller au bout de ses procédures lorsque les cercles du pouvoir sont concernés ? Peut-elle s’extraire des pesanteurs familiales et politiques qui ont longtemps neutralisé l’État de droit ?

La trajectoire de l’ancien ministre est édifiante. Elle rappelle que la compétence proclamée et la rhétorique réformatrice ne constituent pas une assurance morale. Elle souligne aussi que la transition ne se juge pas à la chute spectaculaire de quelques figures, mais à la capacité de l’État à transformer ces chutes en jurisprudence durable.

Le dossier dépasse donc l’homme et le ministère. Il interroge la sincérité de la refondation annoncée, la solidité des institutions financières et l’indépendance réelle du pouvoir judiciaire. Le verdict attendu, notamment sur les responsabilités connexes, ne dira pas seulement le droit, il dira si le Gabon est entré dans une ère où la loi s’applique sans distinction, ou s’il demeure prisonnier des réflexes d’un ancien ordre que la transition prétendait abolir.

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