Chronique : L’Université africaine au défi de la rupture : Sortir de l’extraversion pour bâtir l’avenir

L’enseignement supérieur sur le continent vit un grand écart permanent. Si le nombre d’étudiants explose depuis l’an 2000, cette massification cache une crise de sens profonde. Dans une analyse décapante publiée par le quotidien Le Soleil, le chroniqueur Daouda Mané nous invite à une réflexion nécessaire : pourquoi, malgré un potentiel de 400 millions de jeunes, l’Afrique peine-t-elle encore à transformer son savoir en moteur d’innovation ? Le constat de l’Unesco est sans appel : les programmes sont en décalage total avec la réalité de nos marchés.

Cette déconnexion se lit cruellement dans les palmarès internationaux. Daouda Mané rappelle que dans le prestigieux QS World University Ranking 2024, l’Afrique subsaharienne francophone est la grande absente. Ce n’est pas seulement une question de moyens financiers ou de ratio étudiants-professeurs ; c’est le reflet d’une incapacité à produire une recherche qui réponde aux standards mondiaux tout en restant utile à nos populations. Nos institutions semblent prisonnières d’un modèle « extraverti », incapable de jeter les bases d’une relation organique avec la société don’t elles sont issues.

L’apport de Daouda Mané dans cette réflexion est d’autant plus pertinent lorsqu’il convoque l’histoire et la sociologie du curriculum. En citant les travaux de Félix-Marie Affa’a et Thérèse Des Lierres sur les universités de Dakar et de Yaoundé, il pointe l’échec des réformes calquées sur l’Occident. Pour lui, la solution réside dans un partenariat inédit : l’université doit cesser d’être une tour d’ivoire pour s’allier aux acteurs du monde rural et de l’économie informelle. C’est là, dans ce « bassin de survie », que se trouvent les vrais problèmes auxquels la science africaine doit répondre.

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Enfin, l’exemple de la santé cité par le chroniqueur du Soleil sonne comme un avertissement. Comment accepter que le continent le plus riche en biodiversité, où 70 % des citoyens ont recours à la pharmacopée traditionnelle, importe l’essentiel de ses médicaments ? C’est ici que le bât blesse, le système hérité du colonialisme nous a appris à consommer la science des autres plutôt qu’à fabriquer la nôtre. Enrichir le débat aujourd’hui, c’est exiger que la créativité soit remise au cœur de l’école pour offrir, enfin, une véritable perspective à cette jeunesse qui ne demande qu’à bâtir son propre monde.

Ce phénomène d’extraversion décrit par Daouda Mané trouve un écho particulièrement saisissant au Gabon. Comment ne pas interroger la finalité de nos propres temples du savoir, de l’Université Omar Bongo (UOB) à l’Université des Sciences et Techniques de Masuku (USTM) ? Dans notre contexte national, la recherche et l’éducation semblent évoluer en vases clos, dangereusement déconnectées des urgences industrielles, environnementales et sanitaires du pays. Si le Gabon dispose d’une masse critique d’intellectuels et de chercheurs de haut vol, leurs travaux restent trop souvent captifs des « tiroirs académiques », faute de passerelles concrètes avec le secteur privé ou les stratégies de développement de l’État.

Il est temps de se demander à quoi sert une connaissance intellectuelle si elle ne parvient pas à soigner nos populations avec notre propre pharmacopée, ou à structurer notre économie numérique ? La réforme de l’université gabonaise ne doit pas être qu’administrative ou financière ; elle doit être curriculaire et mentale. Il s’agit de réconcilier l’étudiant de Libreville ou de Franceville avec son terroir, pour que le diplôme ne soit plus un passeport vers le chômage ou l’exil, mais l’outil principal de la fabrication du « Gabon de demain ».

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