L’ultimatum lancé par Brice Clotaire Oligui Nguema à Airtel Gabon et Canal+ dépasse la seule question immobilière. En sommant les deux groupes de construire enfin leurs sièges sociaux sous peine de retrait des terrains alloués, voire de départ pur et simple du territoire, le chef de l’État a mis en lumière un malaise plus large celui d’opérateurs qui prospèrent sur le marché gabonais sans toujours réinvestir à la hauteur des profits engrangés. Pour Airtel en particulier, présent depuis vingt-six ans et toujours locataire de ses bureaux malgré l’attribution d’un terrain, l’accusation est cinglante et résonne bien au-delà du seul dossier foncier.
Car derrière la question des chantiers immobiliers, c’est bien la structure même du marché des télécommunications gabonais qui est interrogée. Le Gabon figure en effet parmi les pays d’Afrique centrale où le coût de la connexion internet demeure le plus élevé, alors même que la qualité et la stabilité du réseau restent régulièrement décriées par les usagers. Entre forfaits mobiles onéreux, tarifs de la fibre optique peu compétitifs et zones rurales encore mal desservies, les consommateurs gabonais paient cher un service dont ils jugent trop souvent la fiabilité insuffisante, tandis que les opérateurs, eux, continuent d’engranger des revenus confortables sur ce marché captif.
C’est précisément cette asymétrie que le président semble vouloir dénoncer en évoquant les quelque 20 milliards de FCFA de dettes d’Airtel envers des tiers, et en s’interrogeant sur les retombées réelles d’une activité commerciale qui profite du marché sans produire, selon lui, suffisamment d’investissements structurants. Le message est limpide : les opérateurs de télécommunications et de médias ne peuvent plus se contenter d’extraire de la valeur sans consentir, en retour, des efforts tangibles, que ce soit en infrastructures physiques, en amélioration de la qualité de service, ou en tarification plus accessible aux populations. La référence au précédent burkinabè, où Canal+ avait vu ses activités suspendues avant renégociation, n’est pas anodine, elle rappelle que d’autres États de la sous-région ont déjà emprunté cette voie de fermeté face à des opérateurs jugés trop peu engagés.
Reste à savoir si cette pression politique se traduira par des avancées concrètes pour le consommateur gabonais, premier concerné par ces enjeux au quotidien. Entre menaces de retrait de terrains, sanctions évoquées et rappel des obligations contractuelles, l’exécutif semble vouloir transformer le rapport de force en faveur de l’État et, in fine, des usagers. Mais au-delà des chantiers de sièges sociaux, c’est bien la question du prix et de la qualité de l’accès à internet qui devrait constituer le véritable baromètre de cette relation renouvelée entre le Gabon et ses opérateurs de télécommunications. Les prochains mois diront si l’ultimatum présidentiel se limite à une opération de communication, ou s’il ouvre la voie à une régulation plus exigeante, seule à même de réconcilier durablement les Gabonais avec le coût de leur connexion.