L’Institut français de Libreville a servi de cadre, ce samedi 11 avril, à une conférence de sensibilisation d’envergure consacrée à la dépression, à l’initiative du Centre national de santé mentale (CNSM). Placée sous le thème « La dépression : reconnaître, comprendre et agir », cette rencontre a réuni un panel pluridisciplinaire de spécialistes psychiatres, psychologues cliniciens et acteurs de la santé venus échanger avec le public sur une problématique longtemps reléguée au second plan, mais aujourd’hui reconnue comme un véritable enjeu de santé publique.
Souvent banalisée ou mal interprétée, la dépression reste une pathologie complexe. Selon l’Organisation mondiale de la santé et les classifications du DSM-5, elle se caractérise par une tristesse persistante, une perte d’intérêt et une altération significative du fonctionnement quotidien.
Au cours de cette conférence, les psychologues ont insisté sur la diversité de ses manifestations. Certaines formes, comme la dépression « souriante », dissimulent une profonde détresse derrière une apparence stable. D’autres, dites « masquées », se traduisent par des symptômes physiques douleurs diffuses, troubles digestifs sans cause médicale identifiable, retardant ainsi le diagnostic.
Des signes à ne pas négliger
Pour être cliniquement reconnue, la dépression nécessite des symptômes persistants pendant au moins deux semaines. Parmi les signaux d’alerte figurent la fatigue chronique, les troubles du sommeil, la perte de motivation ou encore un sentiment de vide profond.
Aucun âge n’est épargné. Nourrissons, adolescents, adultes et personnes âgées peuvent être concernés. Certaines situations exposent davantage, notamment la période post-partum chez les jeunes mères ou encore le milieu professionnel, où le burn-out, le harcèlement et la précarité constituent des facteurs aggravants.
Pour le Pr. Samuel Mbadinga, « la dépression est aussi une maladie du temps, certains sujets restent enfermés dans leur passé », ajoutant que certaines conduites comme les tentatives de suicide ou l’automutilation peuvent être interprétées comme « des appels à l’attention et à la reconnaissance ».
« Tout ne peut pas être réduit à la consommation de drogues. Tout commence souvent dans la famille : qui écoute réellement ces jeunes en souffrance ? », a interrogé un intervenant. Le Pr. Samuel Mbadinga a, quant à lui, souligné que « la prise de drogues peut être comprise comme une tentative d’auto-thérapie face à une souffrance non élaborée ».
Des causes multiples, souvent enracinées dans le quotidien
Les intervenants ont rappelé que la dépression résulte d’une combinaison de facteurs : difficultés familiales, isolement, pressions économiques ou manque de reconnaissance sociale. « Tout commence souvent dans la famille », ont-ils souligné, insistant sur l’importance d’un environnement d’écoute, en particulier pour les jeunes.
La consommation de substances psychoactives a également été évoquée comme une forme d’auto-médication, révélatrice d’une souffrance non exprimée.
Comme l’a rappelé les psychologues la dépression s’inscrit souvent dans un ensemble de troubles et peut entraîner des complications graves si elle n’est pas traitée. Absentéisme, décrochage scolaire, isolement social ou conduites à risque en sont des conséquences fréquentes.
Un système de prise en charge sous pression
Au Gabon, la situation est préoccupante. Près de 10 % des patients reçus au CNSM présentent des troubles dépressifs. Pourtant, le pays ne compte que sept psychiatres, tous basés à Libreville, limitant l’accès aux soins pour une grande partie de la population.
La directrice du CNSM déplore également le faible recours à la psychothérapie « les patients préfèrent souvent se confier à leurs proches plutôt que de venir consulter », a-elle regretté, tout en rappelant qu’« aucun diagnostic sérieux ne peut être posé derrière un écran », insistant sur la nécessité d’un accompagnement clinique en présentiel.
Par méconnaissance ou par crainte du regard social, de nombreuses personnes privilégient le cercle familial au détriment d’un accompagnement professionnel adapté. Elle ajoute « Le médicament seul ne suffit pas », a-t-il insisté. Une prise en charge efficace repose sur une approche globale, associant suivi psychologique, soutien social et, si nécessaire, traitement médical.
Briser les tabous pour mieux prévenir
L’un des messages forts de cette rencontre concerne la nécessité de déconstruire les idées reçues. La santé mentale ne se limite pas aux troubles sévères et consulter un psychologue ne signifie pas « être fou ». Une confusion persiste également entre les rôles du psychologue et du psychiatre, freinant parfois l’accès aux soins.
Les professionnels ont rappelé qu’aucun diagnostic sérieux ne peut être posé à distance, soulignant l’importance d’une consultation en présentiel.
Sensibiliser pour agir dès les premiers signes
Face à l’ampleur du phénomène, les spécialistes appellent à renforcer l’éducation à la santé mentale, notamment en milieu scolaire. Une meilleure connaissance des symptômes permettrait une détection précoce et une prise en charge plus rapide. Toutefois, le rôle de la famille est primordiale et reste le premier siège éducationnel.
Cette conférence aura permis de lever le voile sur une pathologie encore trop silencieuse mais présente. Loin d’être une fatalité, la dépression peut être surmontée, à condition d’être reconnue, comprise et accompagnée. Dans un contexte national marqué par des ressources limitées, la sensibilisation apparaît plus que jamais comme un levier essentiel pour prévenir et sauver des vies.