MOUKAGNI Luzhia : Sourire en public, s’effondrer en silence. Parler pour ne plus souffrir en silence

Au Gabon, comme ailleurs, la dépression existe. Elle est là, présente, diffuse, parfois bruyante, mais le plus souvent silencieuse. Elle se glisse dans les foyers, dans les lieux de travail, dans les amphithéâtres, dans les églises, dans les marchés, dans les bureaux climatisés comme sous les toits de tôle. Elle traverse les classes sociales, les âges, les genres. Et pourtant, elle reste largement méconnue, minimisée, niée, voire confondue avec la paresse, le manque de foi, l’ingratitude ou la faiblesse morale.

Dans notre contexte socioculturel, aller mal psychiquement reste difficile à dire. La souffrance psychique n’a pas toujours droit de cité. Elle est souvent recouverte par des injonctions à la force, à l’endurance, au courage, à la prière, au silence. On apprend très tôt à “tenir”, à “supporter”, à “ne pas se plaindre”. Or, ce silence, loin de protéger, fait parfois plus de dégâts que la maladie elle-même.

La dépression n’est pas une simple tristesse. Elle n’est pas un passage à vide, ni un manque de volonté. Elle est un trouble psychique sérieux, reconnu cliniquement, qui affecte profondément l’humeur, la pensée, le corps et la relation aux autres. Elle peut se manifester par une tristesse profonde, un sentiment de vide, une perte de plaisir, une fatigue intense, des troubles du sommeil, une difficulté à se concentrer, une dévalorisation de soi, une culpabilité envahissante, et parfois des idées noires. Mais elle peut aussi prendre des formes beaucoup plus discrètes, insidieuses, silencieuses.

C’est là que réside l’un des grands dangers de la dépression : elle ne se voit pas toujours.

Baucoup de personnes continuent à « fonctionner » malgré la souffrance. Elles se lèvent, vont travailler, s’occupent de leurs enfants, sourient en société, remplissent leurs obligations familiales et professionnelles. De l’extérieur, tout semble normal. À l’intérieur, pourtant, c’est souvent l’épuisement, le vide, la perte de sens. On parle alors de dépression silencieuse ou de dépression souriante. Ce ne sont pas des diagnostics officiels, mais des réalités cliniques bien connues des professionnels de la santé mentale.

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Le sourire devient un masque. Le silence devient une stratégie de survie.

Dans une société où l’on attend des hommes qu’ils soient forts, des femmes qu’elles tiennent la famille, des mères qu’elles soient naturellement heureuses, des jeunes qu’ils réussissent, des aînés qu’ils endurent, il devient difficile de dire : « Je ne vais pas bien ». La souffrance est alors vécue dans la honte, dans la solitude, parfois dans la peur d’être incompris ou stigmatisé.

Chez les hommes, la dépression s’exprime souvent autrement que par des pleurs. Elle peut se manifester par de l’irritabilité, de la colère, des conduites à risque, des addictions, un retrait affectif. Comme ces manifestations ne correspondent pas à l’image classique de la dépression, elles sont rarement reconnues comme telles. On parle de mauvais caractère, de violence, de déviance, sans voir la souffrance sous-jacente.

Chez les femmes, et particulièrement chez les mères, la dépression est souvent étouffée par la culpabilité. Comment oser dire que l’on va mal quand on « a tout pour être heureuse » ? Comment avouer l’épuisement, le désarroi, la tristesse, quand la maternité est idéalisée ? Beaucoup de femmes souffrent en silence, par peur d’être jugées comme de « mauvaises mères ».

Chez les adolescents et les jeunes adultes, la dépression prend parfois le visage de l’agressivité, du décrochage scolaire, du repli sur soi, des conduites à risque. Elle est alors banalisée comme une « crise d’âge » alors qu’elle peut cacher une grande détresse.

Le silence autour de la dépression est alimenté par des croyances tenaces. On pense encore que parler de sa souffrance, c’est se plaindre. Que consulter un psychologue, c’est être fou. Que la prière suffit toujours. Que le temps arrangera les choses. Que la force de caractère permet de tout surmonter. Ces croyances, bien qu’ancrées culturellement, peuvent retarder la demande d’aide et aggraver la souffrance.

Au Gabon, la souffrance psychique s’inscrit dans un tissu familial, communautaire et spirituel dense. La famille élargie, la solidarité de proximité et la religion constituent des ressources essentielles, mais peuvent aussi rendre difficile l’expression du mal-être. Aller mal psychiquement est encore souvent perçu comme une faiblesse, une plainte inutile, voire un manque de foi. La dépression est alors peu nommée, parfois interprétée uniquement à travers des registres spirituels ou relationnels, ce qui peut retarder la reconnaissance de la souffrance et l’accès à une aide adaptée.

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La foi et la psychologie ne s’opposent pas. Prier, croire, espérer peuvent soutenir, mais ne remplacent pas toujours un accompagnement psychologique lorsque la souffrance devient envahissante. De la même manière, demander de l’aide n’est pas un reniement culturel, mais une manière de prendre soin de soi. Rompre le silence autour de la dépression, dans notre contexte, c’est créer des ponts entre traditions, solidarité et santé mentale, afin que la souffrance ne reste plus invisible.

Il est important de le dire clairement, la foi, le soutien spirituel, la solidarité familiale peuvent être des ressources précieuses. Mais elles ne remplacent pas toujours un accompagnement psychologique ou psychiatrique lorsque la souffrance devient envahissante. La dépression n’est pas un manque de foi. Elle n’est pas un défaut moral. Elle est une réalité psychique qui mérite d’être reconnue et accompagnée.

Le danger du silence, c’est qu’il isole. Une personne dépressive isolée est une personne en grande vulnérabilité. Plus la souffrance reste enfermée, plus elle risque de s’aggraver. Plus elle est niée, plus elle devient lourde à porter. Et parfois, lorsque la parole n’a pas trouvé de place, c’est le corps qui parle, ou l’acte qui surgit.

Il ne s’agit pas de dramatiser, mais de responsabiliser collectivement. Face à la dépression, chacun a un rôle à jouer.

La personne qui souffre, lorsqu’elle le peut, a le droit et non le devoir de demander de l’aide. Son rôle n’est pas d’aller mieux seule, mais de ne pas rester isolée. Parler, même maladroitement, même partiellement, est déjà un premier pas.

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L’entourage a une responsabilité essentielle. Écouter sans juger. Ne pas minimiser. Être attentif aux changements de comportement. Oser dire : « Je m’inquiète pour toi ». L’entourage ne soigne pas, mais il peut empêcher le silence de devenir un enfermement.

Les professionnels de la santé mentale ont pour mission d’offrir des espaces sécurisés, bienveillants, accessibles, où la parole peut se déposer sans crainte. Leur rôle n’est pas seulement de traiter des symptômes, mais d’accompagner des sujets dans leur singularité, dans leur histoire, dans leur souffrance.

Les institutions, les lieux de travail, les écoles, les universités ont aussi un rôle à jouer en reconnaissant la réalité de la souffrance psychique, en luttant contre la stigmatisation et en favorisant des espaces de prévention et d’écoute.

Les médias, enfin, ont une responsabilité majeure. Parler de la dépression avec justesse, sans sensationnalisme, sans jugement, en donnant la parole aux professionnels, contribue à rompre le silence. Une émission, un article, une tribune peuvent déjà sauver, non pas en donnant des solutions miracles, mais en autorisant la parole.

La dépression se soigne. Elle s’accompagne. Elle se comprend. Mais encore faut-il qu’elle soit nommée, reconnue, entendue. Ce qui fait parfois le plus de dégâts, ce n’est pas la maladie elle-même, mais le silence qui l’entoure.

Rompre le silence, ce n’est pas fragiliser notre société. C’est au contraire la rendre plus humaine, plus consciente, plus solidaire. C’est accepter que la vulnérabilité fait partie de la condition humaine. C’est reconnaître que demander de l’aide est un acte de courage.

Si ces permettent à une seule personne de se sentir moins seule, à un proche de tendre l’oreille autrement, à un lecteur d’oser demander de l’aide, alors le silence aura déjà reculé.

MOUKAGNI Luzhia. Psychologue clinicienne et psychopathologue. Doctorante en psychologie clinique et psychopathologie. Université Omar Bongo

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