Depuis le 5 janvier 2026, le système éducatif public gabonais est profondément affecté par une grève d’ampleur des enseignants du primaire et du secondaire, entraînant la paralysie de nombreux établissements scolaires à Libreville, Port-Gentil et dans plusieurs provinces de l’intérieur du pays. Relancé à la reprise du deuxième trimestre de l’année académique, ce mouvement social s’inscrit dans la continuité de revendications structurelles anciennes et largement documentées : régularisation des situations administratives, paiement des rappels de solde, reclassements et titularisations non exécutés, revalorisation des carrières et amélioration des conditions de travail.
L’ampleur, la durée et la récurrence de cette mobilisation révèlent moins une crise conjoncturelle qu’un échec manifeste de la restauration de l’institution scolaire, pourtant érigée en priorité politique dans le contexte post-coup d’État. L’école publique apparaît ici non comme un espace en voie de redressement, mais comme le révélateur d’une gouvernance administrative défaillante, incapable de rompre avec des pratiques de gestion obsolètes et juridiquement contestables.
Les conditions d’enseignement et d’exercice de la profession enseignante demeurent marquées par une précarité administrative chronique. De nombreux enseignants évoluent depuis plusieurs années sans stabilisation statutaire, avec des droits financiers non liquidés, des carrières bloquées et des avancements non reconnus. Cette situation, loin d’être marginale, constitue un mode de fonctionnement quasi normalisé de l’administration éducative. Elle engendre une démotivation professionnelle généralisée et compromet gravement la continuité du service public de l’éducation.
Les conséquences sociales et pédagogiques sont immédiates et durables dont la suspension prolongée des cours, les retards pédagogiques structurels, l’inquiétude croissante des parents d’élèves et l’atteinte au droit fondamental à l’éducation. À travers ces effets, c’est la capacité même de l’État à assurer ses missions régaliennes qui est interrogée. L’incapacité persistante à gérer efficacement les ressources humaines du secteur éducatif consacre l’échec d’une gouvernance qui devait, en principe, incarner la rupture et la refondation institutionnelle.
Face à cette crise, les réponses institutionnelles apportées, notamment la mise en place d’une commission interministérielle de crise associant ministères compétents et partenaires sociaux, n’ont pas permis de restaurer la confiance. Les annonces officielles calendriers de mise en solde, promesses de régularisation progressive, engagements d’avancement sont perçues par les acteurs du système éducatif comme imprécises, insuffisantes, voire déconnectées de la réalité administrative des dossiers individuels. Ce décalage alimente un sentiment de défiance institutionnelle profond et renforce l’idée d’une restauration institutionnelle davantage déclarative que réellement opérationnelle.
Dans ce contexte, le témoignage de Monsieur NDONG EDZO, enseignant retraité après trente-sept années de service, illustre avec force la dimension à la fois juridique, humaine et symbolique de cet échec. Son parcours révèle une réalité largement partagée celle d’enseignants contraints de quitter la fonction publique tout en demeurant créanciers de l’État. Les rappels de solde liés aux reclassements et avancements non exécutés constituent des créances salariales légalement dues. Or, ni le départ à la retraite ni l’écoulement du temps ne sauraient éteindre ces droits.
Le Statut général de la Fonction publique gabonaise, le Code du travail, la Constitution ainsi que les engagements internationaux du Gabon, notamment la Convention n°95 de l’Organisation internationale du travail relative à la protection du salaire, consacrent le caractère obligatoire du paiement des rémunérations dues. L’inexécution prolongée de ces obligations traduit une violation manifeste des principes de légalité, de sécurité juridique et de protection du droit de propriété. Elle révèle surtout une incapacité structurelle de l’État à honorer ses propres normes, fragilisant ainsi la crédibilité de toute entreprise de réforme.
Ainsi, la crise actuelle de l’Éducation nationale ne saurait être réduite à un conflit social sectoriel. Elle constitue le symptôme d’un échec profond de la restauration de l’institution scolaire, et plus largement d’une gouvernance publique en difficulté avec le respect du droit et la reconnaissance de la dignité de ses agents. Restaurer une institution ne peut se limiter à des annonces politiques, à la création de commissions temporaires ou à des promesses différées. Cela implique le règlement effectif des passifs administratifs, la sécurisation des carrières et le respect des droits acquis. À défaut d’un tel sursaut institutionnel, l’école publique gabonaise continuera de fonctionner comme le miroir d’un État incapable de tenir ses engagements. Loin d’être un levier de reconstruction nationale, elle demeurera un espace de reproduction des dysfonctionnements administratifs, condamnant la crise éducative à se répéter indéfiniment et consacrant l’échec d’une restauration institutionnelle pourtant annoncée comme fondatrice.