Le mercredi 28 mai 2025, dans le cadre solennel du Palais du Bord de Mer, le professeur Guy Rossatanga-Rignault, constitutionnaliste de renom, et Marie-Madeleine Mborantsuo, ancienne présidente de la Cour constitutionnelle, ont officiellement remis au président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, la décision très attendue de la Cour internationale de Justice (CIJ). En présence de membres du gouvernement, de parlementaires et de hautes autorités de la République, cette cérémonie n’a pas clos un chapitre, mais a plutôt ouvert une nouvelle séquence : celle d’une mise en œuvre lucide, méthodique et responsable d’un arrêt touchant au cœur même de la souveraineté nationale.
L’arrêt rendu le 19 mai 2025 clôt un contentieux territorial de plus de cinquante ans entre le Gabon et la Guinée équatoriale, hérité des ambiguïtés du partage colonial franco-espagnol. Dès les années 1970, le litige s’est cristallisé autour des îles Mbanié, Cocotiers et Conga, ainsi que sur la délimitation des frontières terrestre et maritime. En 1974, une convention fut signée à Bata par les présidents Albert-Bernard Bongo et Francisco Macías Nguema. Appliquée durant une décennie, cette convention fut ensuite contestée par Malabo, sa version originale demeurant introuvable. Dans une formule aussi lucide qu’amère, le professeur Rossatanga-Rignault a résumé : « Nous savons que nos frères de Guinée savent que nous savons qu’ils savent que cette convention a bien été signée chez eux. »
Faute de preuve écrite incontestable, la CIJ n’a pas reconnu à cette convention une valeur juridique contraignante. Elle s’est appuyée sur la convention franco-espagnole de 1900 pour redessiner la frontière terrestre, restituant au Gabon quelque 375 km². Mais sur les îles disputées, la Cour a tranché en faveur de la Guinée équatoriale, estimant que l’administration coloniale espagnole y exerçait une autorité effective. Quant à la frontière maritime, la Cour a souligné l’absence de titres suffisants et a invité les deux États à poursuivre les négociations, notamment sur la baie de Corisco, riche en ressources halieutiques et pétrolières.
Pour Libreville, la perte des îles représente un revers douloureux, mais non infamant. Ce jugement, s’il est défavorable sur certains points, offre une base juridique stable pour l’avenir. Comme l’a rappelé le professeur Alain Pellet, avocat du Gabon devant la CIJ, « l’exécution d’un arrêt est toujours politique ». Il en découle trois chantiers majeurs : la mise en œuvre technique de la nouvelle frontière terrestre, la relance du dialogue bilatéral sur la délimitation maritime, et une gestion apaisée et concertée du transfert des îles, dans le respect des souverainetés et des équilibres régionaux.
Dans ce contexte, la responsabilité des élites gabonaises est considérable. La gravité de la situation appelle à dépasser les clivages. « Nous ne sommes pas tenus de nous aimer, mais nous sommes tous tenus d’aimer le Gabon », a martelé le professeur Rossatanga. Le recours à la CIJ, loin d’être un aveu de faiblesse, témoigne d’un choix stratégique : celui de la primauté du droit sur la confrontation, de la diplomatie sur la surenchère. Il traduit la maturité des institutions gabonaises et leur volonté de stabilité régionale dans le golfe de Guinée.
Mais l’essentiel reste à faire. Il faudra sécuriser les territoires recouvrés, accélérer leur intégration économique et sociale, et initier une réflexion stratégique sur la politique frontalière du pays. La délimitation maritime devra être abordée avec rigueur, car les enjeux économiques, notamment énergétiques, sont majeurs. Parallèlement, une évaluation critique de l’approche diplomatique adoptée ces dernières décennies s’impose, afin d’éviter à l’avenir des situations similaires.
Ce verdict de la CIJ ne doit pas être perçu comme une fin, mais comme le début d’un nécessaire sursaut national. Le Gabon est invité à se redéfinir, non seulement dans ses frontières physiques, mais aussi dans ses ambitions régionales et internationales. Le droit a tracé une ligne. Il appartient désormais à la diplomatie, à l’unité nationale et à la vision politique de tracer un chemin.