Deux ans après l’annonce tonitruante de Brice Clotaire Oligui Nguema, sur le déblocage de 13 milliards de francs CFA destinés à la réhabilitation et au fonctionnement des universités et grandes écoles, le constat sur le terrain demeure accablant. À Libreville comme à Franceville, les campus universitaires croupissent toujours dans un état de délabrement avancé. Bâtiments vétustes, salles de classe impraticables, laboratoires vides, effectifs pléthoriques… rien ne semble avoir changé dans le quotidien des étudiants et enseignants gabonais.
L’annonce présidentielle, faite en grande pompe en 2023 sous l’énergie du CTRI, se voulait le signal d’un sursaut national pour sauver l’enseignement supérieur d’un effondrement structurel. Le chef de l’État, alors fraîchement arrivé à la tête du pays après son coup d’État, avait réuni le ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque, les recteurs et les directeurs des grandes écoles pour examiner les dysfonctionnements du secteur. L’enveloppe de 13 milliards devait permettre de réhabiliter les infrastructures, de doter les laboratoires d’équipements modernes et de garantir une reprise des cours dans des conditions apaisées. Deux ans plus tard, les universités gabonaises continuent de fonctionner dans un chaos organisé.
À l’Université Omar Bongo (UOB), symbole du savoir et des luttes sociales, les bâtiments s’effritent sous l’effet du temps et de l’abandon. Les toitures fuient, les salles de cours sont saturées, les tables et chaises manquent cruellement. Aucun chantier d’envergure n’a vu le jour malgré la promesse de réhabilitation. À Masuku, l’Université des sciences et techniques (USTM) ne fait pas meilleure figure : laboratoires désertés, matériel obsolète, absence d’équipements pour les travaux pratiques, absence de logements pour étudiants, source de la grève actuelle. Quant à l’Université des sciences de la santé (USS) et à l’École normale supérieure (ENS), elles sont confrontées à un même scénario d’abandon institutionnalisé.

Les enseignants, eux, continuent de travailler dans des conditions moyenâgeuses. Certains partagent leurs bureaux de moins de neuf mètres carrés à cinq ou sept, sans matériel pédagogique, sans accès régulier à l’électricité ou à Internet. Loin des discours sur la modernisation du système éducatif, la réalité du terrain traduit une rupture flagrante entre les annonces politiques et l’action effective. Les syndicats, dénoncent un manque de transparence dans la gestion des fonds et réclament un audit sur l’utilisation réelle de la dotation présidentielle.
À cela s’ajoute l’épineuse question des effectifs pléthoriques. Ce début de rentrée universitaire voit affluer des milliers de nouveaux étudiants dans des structures incapables d’absorber la demande. Aucune nouvelle salle de cours n’a été construite depuis des décennies, encore moins depuis l’annonce du financement, afin de justifier l’intérêt des gouvernants. À l’UOB, certains amphithéâtres accueillent jusqu’à 800 étudiants pour une capacité prévue de 300. Cette surpopulation fragilise la qualité de l’enseignement et alimente un sentiment de désespoir parmi les jeunes, déjà confrontés à un chômage endémique.
Dès lors, une question s’impose : les 13 milliards ont-ils réellement été décaissés ? Et si oui, à quoi ont-ils servi ? Ni le ministère de l’Enseignement supérieur ni les recteurs ne communiquent clairement sur la traçabilité de ces fonds. Certains observateurs y voient une opération purement propagandiste, destinée à rassurer l’opinion dans un contexte politique tendu. D’autres évoquent un système de gestion opaque, miné par les surfacturations, les marchés fictifs et la captation des ressources par des acteurs proches de certains cercles administratifs.

Sur le terrain, les étudiants oscillent entre colère et résignation. Les grèves à répétition, les cours interrompus et les années académiques tronquées traduisent une crise structurelle devenue chronique. Beaucoup dénoncent le silence du gouvernement face à ce qu’ils qualifient désormais de « trahison de la promesse présidentielle ». La jeunesse universitaire, censée incarner l’avenir du pays, se retrouve ainsi prisonnière d’un système à bout de souffle, où le savoir survit plus qu’il ne s’épanouit.
Plus qu’une simple question budgétaire, c’est la crédibilité de l’État qui est désormais en jeu. Car à l’heure où le Gabon prétend refonder ses institutions et relancer son économie, l’abandon de ses universités sonne comme un aveu d’échec collectif. Les promesses n’auront de valeur que lorsqu’elles se traduiront par des actes concrets : des bâtiments rénovés, des laboratoires équipés, des enseignants valorisés et des étudiants respectés. Faute de quoi, les 13 milliards resteront dans la mémoire collective comme l’une des nombreuses annonces sans lendemain d’un pouvoir en quête de légitimité.