Il y a des vidéos qui toussent plus fort que des discours officiels. Celle du docteur Wenceslas Yaba, conseiller spécial du Président de la République et chef du Département Santé et Affaires sociales, circule depuis quelques heures sur les réseaux sociaux comme un éternuement médiatique. Derrière son masque chirurgical, le haut responsable annonce avec un calme presque clinique la résurgence du coronavirus au Gabon, rebaptisé cette fois « grippe banale ». Une épidémie, dit-il, sans gravité, sauf pour les personnes âgées ou souffrant de comorbidités. Et, dans un même souffle, il ajoute que le SAMU social, qu’il coordonne, distribue gratuitement des masques. On ne sait plus s’il faut applaudir la prévention ou s’inquiéter de la désinvolture.
Pour plusieurs commentant cette sortie médiatique, le problème n’est pas tant dans le virus que dans le vecteur. Depuis quand un conseiller spécial du Président, fût-il médecin, est-il habilité à faire une déclaration publique sur une question de santé nationale ? Le rôle du conseiller est d’éclairer la décision, non de la prononcer. Mais ici, la parole institutionnelle semble avoir attrapé une fièvre confusionnelle. Le ministre de la Santé, normalement seul responsable d’un tel sujet, reste silencieux pendant que le conseiller, lui, parle pour tout le monde. Le SAMU social devient tribune, le Palais devient ministère et le ministère, simple décor administratif. Une comédie qui n’est pas nouvelle : voilà qu’après la chute d’un régime jadis omnipotent, le pays semble encore souffrir d’un ancien virus, celui de l’omnipotence tentaculaire.
Cette sortie mal calibrée réveille surtout un vieux traumatisme. Le Gabon n’a pas oublié les années 2020-2022, quand la pandémie a confiné les corps et rétréci les libertés. Masques, couvre-feux, contrôles, injonctions vaccinales… le souvenir reste douloureux et la gestion financière opaque. Lorsqu’un haut fonctionnaire évoque à la légère une possible résurgence virale, sans cadre officiel ni transparence gouvernementale, l’inquiétude reprend aussitôt. Les mots, ici, ne sont pas neutres : ils peuvent raviver la peur, rouvrir les plaies et déstabiliser une société déjà éreintée par la précarité, le chômage et la défiance envers les institutions.
Il est urgent de rappeler qu’en République, la parole publique est un acte de responsabilité. Chaque mot compte, chaque fonction a son périmètre. Ce n’est pas au SAMU social de commenter une épidémie, pas plus qu’à un conseiller de se substituer au ministre. Le pays a besoin de rigueur, de hiérarchie et de clarté. La confiance nationale, déjà fragile, ne se rétablit pas à coups de déclarations improvisées filmées sur téléphone. Le pouvoir qui se veut nouveau doit se souvenir que la crédibilité d’un État commence par l’ordre de ses voix.
Car au fond, cette affaire n’est pas qu’une anecdote sanitaire. Elle révèle une fois de plus la difficulté chronique du Gabon à se défaire de ses vieux réflexes : centraliser, improviser, court-circuiter. Le changement promis en août 2023 ne se mesurera pas dans les slogans, mais dans la discipline institutionnelle. Si les conseillers continuent de jouer les ministres, et les ministres de se taire, alors la « libération » ne sera qu’une grippe politique de plus passagère, mais contagieuse. Et comme souvent sous nos tropiques, c’est encore le peuple qui en paiera la fièvre.