Négociations FMI & GABON : comment mobiliser 950 milliards sans sacrifier la croissance et le social ? La feuille de route du Pr. Giscard Assoumou Ella
Dans un contexte économique marqué par une dette publique critique dépassant les 70% du PIB et l’ouverture inévitable de nouvelles négociations avec le Fonds Monétaire International (FMI), nous recevons aujourd’hui le Pr. Giscard Assoumou Ella.
Professeur Agrégé en Sciences Economiques et Directeur du Laboratoire et Bureau d’Analyses Techniques (LABAT) à l’Université Omar Bongo, il est l’auteur d’une étude scientifique récente intitulée « De l’austérité sur le peuple à la rigueur sur les rentes improductives ». Alors que le Gabon sort d’une période de transition politique et fait face à de fortes attentes sociales, le Pr. Assoumou Ella propose une voie alternative à l’austérité classique.
L’objet de cet entretien est de décrypter son « Pacte de Redressement Souverain », une feuille de route chiffrée visant à mobiliser 950 milliards de FCFA de marge budgétaire. Il nous expliquera notamment comment, par un mécanisme novateur baptisé le « Club de Libreville », il entend transformer la contrainte de la dette intérieure en un levier de relance pour les PME gabonaises, conciliant ainsi assainissement financier et stabilité sociale.
Réponse : Il ne s’agit plus d’un choix politique, mais d’une réalité arithmétique. Nous sommes face à une « double contrainte » insoutenable. D’un côté, notre dette dépasse les 70% du PIB, le seuil critique de la CEMAC, et notre notation dégradée à « CCC » nous ferme l’accès aux marchés financiers internationaux. De l’autre, la Loi de Finances 2026 affiche une explosion des dépenses de 73%, ce qui est une « surchauffe » budgétaire déconnectée de nos capacités réelles. Le recours au FMI est donc la seule option pour obtenir de la liquidité immédiate et éviter un défaut de paiement. L’enjeu n’est pas de subir ce programme, mais de le transformer en opportunité de modernisation.
Réponse : Si nous restons dans le scénario inertiel actuel, mes simulations montrent une probabilité de 100% que la dette reste au-dessus du seuil d’alerte à l’horizon 2031. Le risque immédiat, c’est l’asphyxie. Une dette non maîtrisée signifie l’accumulation d’arriérés de paiement : l’État ne paie plus les entreprises, qui à leur tour font faillite et licencient. Cela se traduit par une paupérisation, avec une probabilité de 35% de baisse du pouvoir d’achat des ménages à moyen terme si nous ne changeons pas de cap. L’ajustement est donc impératif pour éviter ce scénario de « détresse souveraine ».
Réponse : Les ajustements des années 90 pratiquaient une « austérité aveugle » : on coupait partout, dans les écoles et les routes, pour équilibrer les comptes, ce qui tuait la croissance. Mon approche est qualitative : nous devons distinguer la « mauvaise graisse » du « muscle ». La « rigueur sur la rente », c’est couper exclusivement dans les dépenses improductives : le train de vie de l’État, les missions, et les projets de prestige sans impact économique. En revanche, nous sanctuarisons le « muscle », c’est-à-dire l’investissement dans les routes, l’eau, l’énergie et les filets sociaux. C’est un ajustement « Pareto-améliorant » : on assainit les finances sans faire mal aux populations vulnérables.
Réponse : C’est une question d’exemplarité et de justice sociale. On ne peut pas demander des efforts au peuple si l’État ne se serre pas la ceinture. Les chiffres sont là : le poste « Primes et Indemnités » a explosé de 514% pour atteindre 94 milliards FCFA. Mon plan propose des mesures de rationalisation concrètes : plafonnement des primes, interdiction d’achat de véhicules de luxe, et suppression des baux administratifs onéreux au profit des bâtiments de l’État. Ces mesures permettent d’économiser près de 154 milliards FCFA sans toucher au service public rendu au citoyen. C’est un choix politique fort pour crédibiliser notre démarche vis-à-vis des bailleurs et de la population.
Réponse : Absolument. La transparence est le « premier gisement financier » de l’État. Il existe une déperdition majeure de valeur entre le baril produit et l’argent qui arrive au Trésor, notamment via la gestion de la GOC et les « coûts pétroliers » souvent gonflés par les opérateurs. Plutôt que d’augmenter la TVA sur les ménages, nous devons auditer ces flux et rapatrier l’argent dû à l’État. Mes estimations montrent que nous pouvons mobiliser environ 125 milliards FCFA par la simple application des règles de transparence et la digitalisation fiscale. C’est une exigence centrale du FMI et un levier de souveraineté.
Réponse : C’est l’innovation majeure de ce plan. Plutôt que de voir la dette intérieure comme un boulet, nous l’utilisons comme un levier. Le « Club de Libreville » est un mécanisme de « swap » : nous proposons aux PME d’échanger leurs vieilles créances contre de nouveaux marchés publics, financés et garantis par l’argent frais du FMI, à condition qu’elles acceptent une décote volontaire. L’État réduit sa dette (gain de ~211 milliards via la décote) et, surtout, injecte immédiatement 545 milliards FCFA de liquidités dans l’économie réelle via ces nouveaux contrats. Cela agit comme un puissant « stabilisateur automatique » : les entreprises payées réembauchent, paient leurs sous-traitants et relancent la consommation.
Réponse : L’État stratège doit arrêter de subventionner l’inefficacité pour investir dans les facteurs de compétitivité. Cela repose sur quatre piliers structurels. Premièrement, l’énergie : il faut exploiter notre potentiel hydroélectrique pour offrir une énergie bon marché aux industries, au lieu de dépendre de l’énergie thermique coûteuse. Deuxièmement, l’agriculture, pour cesser d’importer 400 milliards de denrées par an. Troisièmement, la formation « duale » école-entreprise, car notre système actuel produit des chômeurs au lieu des techniciens et ingénieurs dont l’économie a besoin. Enfin, la sécurité juridique et la simplification administrative pour rassurer les investisseurs hors-pétrole.
Réponse : Je comprends cette crainte, mais mes résultats scientifiques prouvent le contraire. Grâce au mécanisme du « Club de Libreville » et à la préservation des investissements de base, notre scénario réduit la probabilité de récession à seulement 0,1%, contre un risque élevé en cas d’inaction. Mieux, en ciblant les coupes sur le train de vie administratif et en maintenant les filets sociaux (prix du gaz, transport), nous protégeons le pouvoir d’achat des plus vulnérables. Ce plan est conçu pour être socialement juste : il remplace l’austérité sur le peuple par la rigueur sur ceux qui profitaient de la rente.