Pour avoir comparé « Donald Trump à Idi Amin Dada », l’écrivain nigérian Wole Soyinka voit son visa pour les États-Unis annulé

C’est une histoire où la littérature croise la politique, et où la liberté de ton se heurte aux frontières de la diplomatie. Wole Soyinka, prix Nobel de littérature 1986 et figure tutélaire de la pensée africaine, a vu son visa américain annulé par les autorités de Washington. Un geste symbolique à l’encontre d’un homme dont les mots pèsent souvent plus lourd que les décisions des puissants.

Le célèbre dramaturge nigérian, qui a enseigné dans les plus prestigieuses universités américaines, de Harvard à Cornell, n’a pas semblé ébranlé par la mesure. « Je suis très satisfait de l’annulation de mon visa », a-t-il ironisé lors d’une conférence de presse à Lagos. Derrière cette pointe d’humour, une profonde dénonciation : celle d’une démocratie qui, selon lui, se referme sur elle-même sous le poids d’un populisme agressif.

La rupture entre Soyinka et les États-Unis ne date pas d’hier. En 2016, à la suite de l’élection de Donald Trump, il avait symboliquement détruit sa Green Card, estimant qu’un pays capable d’élire un tel dirigeant ne pouvait plus être un modèle moral. Huit ans plus tard, l’épisode du visa sonne comme un écho amer à ce geste prophétique. Car dans l’Amérique de l’après-Trump, le dissident intellectuel reste une figure suspecte.

Dans une lettre du consulat américain à Lagos, les autorités invoquent une simple disposition administrative : « tout visa de non-immigrant peut être annulé à tout moment, à la discrétion du département d’État ». Une justification technocratique pour une décision éminemment politique, selon les observateurs. Car Soyinka n’est pas qu’un écrivain : il est la conscience critique d’un continent, un homme qui compare les puissants non pour les flatter, mais pour les rappeler à l’ordre.

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« Quand j’ai comparé Donald Trump à Idi Amin Dada, je pensais lui faire un compliment », a-t-il lancé, mi-sérieux, mi-provocateur. Ce trait d’esprit illustre tout le génie de l’auteur d’Une saison d’anomie : derrière la satire, une lecture aiguë des dérives autoritaires du pouvoir. Sa « tigritude », concept qu’il oppose à la « négritude », incarne la dignité offensive de ceux qui refusent la soumission intellectuelle.

L’affaire Soyinka dépasse le cas personnel d’un écrivain. Elle interroge la tolérance des grandes démocraties face à la dissidence intellectuelle. Dans un monde où la liberté d’expression devient à géométrie variable, la voix du Nobel nigérian rappelle que la parole, même isolée, peut ébranler les certitudes d’un empire. Et si l’Amérique de 2025 n’a plus besoin de sa présence physique, elle devra encore longtemps composer avec son ombre – celle d’un vieil homme libre, dont la plume n’a jamais eu besoin de visa.

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