C’est un matin lourd d’histoire et de tension qui s’est levé sur Libreville, au rythme d’une ferveur rare et sous surveillance : l’ouverture du procès dit « des Bongo ». Dès les premières heures, une foule dense se pressait devant le palais de justice, symbole d’un tournant attendu dans la longue saga politique et financière du clan présidentiel. Des journalistes venus de partout occupaient déjà les marches, conscients d’assister à un moment de bascule dans l’histoire contemporaine du pays.
Mais dans la salle d’audience, un vide pesant s’imposait : les principaux accusés brillaient par leur absence. Ni Ali Bongo Ondimba, l’ancien président déchu, ni sa femme et son fils ne sont présents. Un détail qui n’en est pas un, tant il confère à cette ouverture de procès une dimension paradoxale, un acte de justice sans les présumés coupables. « Le symbole prime sur la présence », murmurait un avocat, rappelant que l’enjeu dépasse les individus. « J’aurais souhaité qu’on juge tous les acteurs du système, un demi-siècle de pouvoir où les frontières entre fortune privée et biens publics se sont effacées au mépris des gabonais », commente un passant.
Dans les couloirs du palais, l’effervescence contraste avec la gravité des visages. Des citoyens ordinaires, des militants, des étudiants et même d’anciens fonctionnaires venus « voir la vérité éclater » se mêlent à la cohorte de magistrats et de juristes. L’ambiance oscille entre impatience et scepticisme. Pour beaucoup, ce procès est l’espoir d’un renouveau moral et institutionnel ; pour d’autres, un théâtre politique orchestré pour solder les comptes du passé et se donner bonne conscience au moment même où le nouveau régime semble incapable de répondre aux besoins primaires des gabonais. Libreville retient son souffle, partagée entre la soif de justice et la crainte d’un énième simulacre. « Dans une vidéo, Oligui lui-même a dit qu’ils n’étaient pas en prison, avant de les laisser partir. Pourquoi ce cinéma fade qui tend à prendre les gabonais pour les couillons ? », s’est exprimé Madame Mengué.
Quoi qu’il en soit, le procès des Bongo s’ouvre comme un miroir tendu à toute une nation. Il ne s’agit pas seulement de chiffres, de biens mal acquis ou de comptes à l’étranger, mais d’une question de dignité collective dont ils ne sont pas les premiers ni les seuls responsables. Le Gabon regarde sa propre histoire défiler dans le box des accusés, même vides. Et dans cette absence éloquente, résonne un écho plus vaste : celui d’un pays qui se ment.