Manuels scolaires gratuits : quand l’État fait la charité avec l’argent du peuple

À chaque saison électorale au Gabon, la scène politique ressemble à une grande foire où l’on distribue des « cadeaux » à la volée. Sacs de riz, billets froissés, promesses creuses, tout y passe. Une vieille habitude érigée en culture : celle du don en politique. Derrière la générosité de façade, c’est le peuple lui-même qui finance sa propre illusion, ses impôts servant à acheter une dignité qu’on lui a déjà confisquée.

La dernière trouvaille en date, estampillée « politique sociale », en est une illustration parfaite. La distribution des manuels scolaires gratuits au pré-primaire, annoncée en grande pompe à Ntoum, n’a rien d’un geste neutre. L’opération, qualifiée d’« envergure nationale », tombe curieusement en pleine campagne électorale, comme un hasard bien orchestré. Les tout-petits reçoivent des cahiers, les parents des sourires, et le gouvernement récolte, en coulisse, les dividendes politiques de sa mise en scène.

Il serait malhonnête de nier l’utilité de ces manuels pour les enfants. Mais ce qui interroge, c’est la logique de communication qui les entoure. Car, à écouter les discours officiels, il ne s’agit pas simplement de fournir un outil pédagogique : c’est un « cadeau » du chef de l’État, un présent du gouvernement, comme si la République fonctionnait à coups d’aumônes et non de politiques publiques. Une façon subtile, mais redoutable, d’ancrer dans les esprits l’idée que l’éducation, la santé ou l’accès à l’eau relèvent de la générosité du prince et non d’un droit citoyen.

Ce « don » scolaire rejoint ainsi la longue tradition des largesses électorales. Il a la même odeur que les billets distribués sous les tentes de campagne, les tee-shirts aux couleurs criardes des partis ou les pagnes imprimés à l’effigie des candidats. Derrière la gratuité proclamée se cache une logique de dépendance entretenue : remercier aujourd’hui, voter demain. Un système où l’État, au lieu d’émanciper ses citoyens, les maintient dans un statut de bénéficiaires éternels, infantilisés et reconnaissants.

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Le paradoxe est saisissant. D’un côté, le pouvoir dénonce les « achats de conscience » et se présente comme l’artisan d’un nouvel ordre politique. De l’autre, il recycle avec habileté les vieilles recettes qui ont ruiné la crédibilité démocratique du pays. On ne parle plus de dons en liquide, mais de « mesures sociales » opportunément médiatisées. Une modernisation de l’escroquerie, pourrait-on dire, où l’aumône se maquille en réforme.

Le danger, dans tout cela, est de voir s’installer une confusion durable entre droit et faveur. Car tant que les Gabonais croiront que leurs manuels scolaires, leurs hôpitaux ou leurs routes sont des cadeaux tombés du ciel présidentiel, ils resteront prisonniers d’une citoyenneté amputée. La politique du don, hier comme aujourd’hui, continue de priver le peuple de sa dignité et de son autonomie. Et c’est peut-être là le plus grand détournement : celui de la conscience nationale.

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