Par-delà les vitrines rénovées de Libreville et les discours sur la modernisation, une autre réalité s’impose à l’œil nu : celle d’un effondrement moral de l’État face aux plus vulnérables. À quelques pas de la Bibliothèque de l’Université Omar Bongo, temple du savoir gabonais, un abribus a été transformé en abri de fortune par un homme manifestement atteint de troubles mentaux. Draps accrochés, slogans griffonnés sur les murs, vêtements épars… Ce n’est pas une anecdote urbaine. C’est une scène de vie, tragiquement banale, qui résume l’échec d’un système.
Cet épisode n’est pas isolé. Il met en lumière la faillite d’un système de santé publique incapable de prendre en charge la santé mentale comme une priorité nationale. À Libreville, ils sont encore des dizaines à errer dans les rues : silencieux, désorientés, parfois agressifs, souvent sans soins. Ni hôpitaux spécialisés en nombre suffisant, ni personnel qualifié, ni campagnes de sensibilisation durables. Le résultat, c’est une invisibilisation cruelle d’êtres humains que l’on choisit de ne pas voir.
Pourtant, en 2020, une opération ambitieusement baptisée Libreville sans fous dans les rues avait été annoncée par le ministre de la Santé de l’époque, Guy Patrick Obiang Ndong. Cinq ans plus tard, le silence est assourdissant. Aucun rapport, aucun suivi, aucune donnée publique. La promesse s’est dissipée dans les limbes des annonces politiques sans lendemain, et la crédibilité de la parole publique s’est enfoncée avec elle dans le mutisme administratif.
Le contraste est frappant : l’État sait mobiliser des plans de riposte massifs contre les menaces sanitaires visibles tels que ma pandémie de Covid-19, les flambées de paludisme ou encore les crises épidémiques. Mais lorsqu’il s’agit de maladies invisibles, silencieuses, non médiatiques comme la schizophrénie ou les troubles dépressifs majeurs, la réponse devient inexistante. Le malade mental ne fait pas campagne, ne pèse pas dans les urnes, ne manifeste pas. Il est donc sacrifié sur l’autel de l’indifférence structurelle.
Le lieu de cette scène interroge : à l’ombre de l’Université Omar Bongo, symbole de l’intelligence gabonaise, la misère psychique se fige en spectacle quotidien. Étudiants, enseignants, chercheurs, ministres de la République passent devant sans réaction. L’élite en formation semble, elle aussi, anesthésiée. Ce silence universitaire est le miroir d’une société qui a cessé de se scandaliser. Or, comment prétendre former les esprits sans éveiller les consciences ?
L’heure n’est plus aux constats désabusés mais aux responsabilités. L’échec de la stratégie de santé mentale doit être reconnu publiquement. Il est impératif d’identifier les acteurs politiques qui ont laissé ce champ vital se déliter. Ce n’est pas seulement une faute administrative, c’est une trahison éthique. L’État ne se définit pas par le nombre de kilomètres de route inaugurés, mais par sa capacité à protéger ceux qui ne peuvent plus se protéger eux-mêmes.
La République gabonaise, si elle veut se prétendre juste, ne peut continuer à ignorer ses citoyens les plus fragiles. Elle doit investir dans des centres de soins psychologiques de proximité, recruter des psychiatres, soutenir les familles et développer une politique volontariste d’insertion sociale. Le budget de la santé mentale doit cesser d’être un poste marginal. Il en va de la dignité du pays.
Car derrière cet homme à l’abribus, ce n’est pas la folie que nous voyons. C’est notre propre reflet. Le reflet d’un État défaillant, d’une élite détournée, d’un peuple fatigué. Un pays qui, en tournant le dos à ses malades mentaux, finit par trahir l’idée même de civilisation.