Peuple,
Je ne sais pas si tu vas bien, mais je sais que tu scrolles.
Et entre deux vidéos TikTok d’un influenceur qui danse et un activiste qui crie, tu es tombé ici.
Pas par hasard, non. Par saturation mentale, curiosité mal placée, ou besoin de lire ce que tu penses tout bas. Avec un peu plus de gloss.
J’ai observé. J’ai senti. Et, comme souvent ici, j’ai rigolé.
Un rire nerveux, discret. Le genre de rire qu’on étouffe quand le courant coupe encore.
Nous vivons dans un pays où l’on n’annonce rien, mais où tout le monde comprend tout trop tôt.
Où les décisions tombent comme des mangues mûres — mais qu’on a souvent juste cueillies vertes et bien aigres.
Où les silences sont plus bavards que les communiqués officiels,
et où la seule constante, c’est l’incertitude.
On te parle d’éveil citoyen,
mais comment s’éveiller après une nuit passée à transpirer sans électricité, donc sans ventilateur ?
Tu veux comprendre les enjeux de souveraineté énergétique,
mais déjà, ta propre facture t’a mis K.O.
Et parlons-en, justement.
Après des mois de renvois de balle entre la SEEG et notre Président de la Transition,
on a naïvement cru qu’on allait enfin sortir de l’auberge.
Mais visiblement, on s’est juste contenté de baisser l’intensité du cauchemar.
Un jour, la SEEG accuse les barrages,
le lendemain, le Président dénonce un système mafieux,
puis la SEEG parle de sabotage,
et le Président exige des résultats immédiats.
Est-ce vraiment à lui de monter au créneau pour gérer des coupures d’électricité ?
N’y a-t-il pas, dans cette République, une échelle de responsabilités plus logique ?
Peuple, il est temps de poser les bonnes questions. Même avec une lampe tempête.
Et même lorsqu’une solution semble émerger — palliative, flottante, importée — ce n’est jamais suffisant.
Chaque lumière qu’on allume est suivie d’un soupir.
Et moi, comme toi, je subis.
Je dors peu. Je brille, mais par excès de chaleur.
Et surtout : ma Regab ne rafraîchit plus.
Oui, Peuple. J’en suis là : je bois ma bière tiède dans ma flûte à champagne.
Pourquoi dans une flûte à champagne ? Parce que j’aime le champagne, mais ma poche, elle, n’est pas encore à la hauteur de mes goûts.
Je vis mon paraître comme je peux.
Et chaque gorgée tiède est une gifle au peu de dignité qu’il me reste.
Mais tout ça, visiblement, n’est pas (que) technique.
Non, selon un expert — très sûr de lui —, le problème est mystique.
La SEEG ne serait pas une simple entreprise.
Elle serait née d’un pacte scellé avec une entité spirituelle, « Dame SEEG », en collaboration avec des Gabonais… mystiquement qualifiés, aujourd’hui décédés.
Le litige ?
Ils auraient vendu les petits-enfants de la Dame à l’étranger.
Et depuis, elle se venge.
Silencieusement. Viscéralement. Nationalement.
Pas d’eau. Pas de lumière. Pas de Regab fraîche.
Et au passage, des boutons de chaleur sur des peaux qui n’ont rien demandé.
Moi ? J’ai littéralement vu mon teint fondre.
Et le pire ? Imagine que la peau de ma rivale, elle, tienne le choc.
Sacrilège.
Alors si c’est vraiment ça le problème — ce qui, au passage, mérite peut-être un débat juridique et théologique —
je propose qu’on cesse immédiatement les accusations techniques,
et qu’on passe à l’étape spirituelle.
Que le Président, les responsables de la SEEG, les maîtres initiés,
les tantes qui parlent au feu, les jeunes qui connaissent les cercles de sel,
s’unissent en une Coalition pour la Restauration de Dame SEEG.
Qu’on retrouve ses enfants. Qu’on négocie. Qu’on répare.
Parce que franchement,
nous ne méritons pas ça.
Alors non, cette lettre ne résoudra rien.
Mais elle est là.
Comme une voix moite dans la nuit,
un ventilateur imaginaire,
ou un rire lucide, à partager dans l’obscurité, en attendant que ça passe.
Courage, Peuple.
Un jour viendra où nous pourrons à nouveau boire nos Regab fraîches 24/7.
Paco, foulosophe gabonaise (ou pas), spécialisée en sagesse inutile, contradictions majeures, douceurs assumées et pensées inavouables.
(Et victime collatérale des ténèbres mystico-tropicales — avec style.)