Au Gabon, la tontine est bien plus qu’un simple mécanisme d’épargne : c’est une véritable institution sociale, profondément enracinée dans la vie quotidienne. Présente dans les quartiers populaires, les villages, les entreprises, les églises et les associations, elle accompagne de nombreux citoyens à chaque étape de leur vie. Mariage, fin de deuil, achat de véhicule ou de maison, lancement d’un projet entrepreneurial, scolarité des enfants, soins médicaux : il existe aujourd’hui une tontine pour presque tout.
La tontine repose sur un principe simple et puissant : l’épargne collective et rotative. À intervalles réguliers, hebdomadaires, mensuels ou trimestriels, chaque membre d’un groupe verse une somme convenue dans une caisse commune, administrée par un organisateur ou une « tête de file ». À tour de rôle, un membre reçoit l’intégralité du fonds, selon un ordre établi à l’avance ou désigné par tirage au sort. Le système repose entièrement sur un principe fondamental : la confiance. Ici, pas de banque, pas de contrat écrit, mais un engagement moral fort, fondé sur la parole et la solidarité.
Le mot « tontine » remonte au XVIIe siècle et vient de Lorenzo Tonti, un banquier napolitain qui proposa à Mazarin un système de rente viagère. Si ce modèle européen a disparu, il a été réinventé en Afrique, où il s’est parfaitement adapté aux réalités locales : exclusion bancaire, besoin d’autonomie financière, entraide communautaire. Aujourd’hui, la tontine s’est même modernisée, s’invitant sur les plateformes numériques, notamment via des groupes WhatsApp.
Au Gabon, elle s’impose comme une alternative crédible aux circuits traditionnels de crédit et d’épargne, en particulier pour les populations peu ou pas bancarisées. Elle permet d’accéder rapidement à des fonds, sans garanties, sans intérêt, et sans les lourdeurs administratives des institutions financières classiques. À Libreville, une femme témoigne : « Je fais des tontines pour aider ma mère et mes petits frères. » Au-delà de l’argent, c’est tout un réseau de solidarité qui se met en place.
Les femmes en sont les principales actrices. Qu’elles soient commerçantes, mères de famille ou fonctionnaires, elles animent ces cercles avec rigueur et engagement. Comme le souligne l’anthropologue Jeanne Semin, « les tontines appartiennent majoritairement aux sphères féminines », où elles fonctionnent souvent comme de véritables coopératives autogérées. Pourtant, malgré son importance sociale et économique, la tontine reste juridiquement invisible au Gabon. Aucun texte de loi ne l’encadre spécifiquement. Elle opère donc « aux risques et périls » des participants, sans recours formel en cas de conflit, de détournement ou d’abandon. Tout repose sur la pression sociale — parfois efficace, mais toujours précaire.
Dans l’espace OHADA, auquel le Gabon est affilié, des discussions ont été amorcées pour réguler ces structures informelles. Mais à ce jour, aucune mesure concrète n’a été mise en œuvre pour leur donner un cadre juridique clair. Or, cette reconnaissance est cruciale : elle permettrait de sécuriser les pratiques, responsabiliser les gestionnaires, et intégrer pleinement la tontine dans l’économie formelle.
À l’heure où le pays ambitionne de renforcer l’inclusion financière, il est temps d’accorder à la tontine la place qu’elle mérite dans les politiques publiques. Une reconnaissance juridique souple, mais protectrice, préserverait son caractère communautaire tout en renforçant la transparence et la confiance. Car au fond, encadrer la tontine, ce n’est pas la brider, c’est lui permettre de jouer sûrement son rôle : celui d’un pilier discret, mais essentiel de l’économie gabonaise.