L’histoire, parfois, se dérobe là où on l’attend le plus. Le premier gouvernement de la post-transition, dévoilé cette après-midi était annoncé comme le creuset d’un profond renouvellement politique. À l’aube d’une nouvelle ère, dans un pays encore meurtri par des décennies de gestion patrimoniale, une attente collective pesait lourdement : celle de voir émerger des visages porteurs d’idées neuves, intègres, ancrés dans la réalité citoyenne. Parmi eux, les figures du Mouvement des Bâtisseurs semblaient presque naturellement promises à un rôle de premier plan. Pourtant, leur absence fait l’effet d’un silence assourdissant.
Depuis la transition entamée en 2023, certaines figures du Mouvement des Bâtisseurs n’ont cessé de gagner en crédibilité. Ni totalement issu de la société civile, ni pleinement enraciné dans les logiques classiques des partis politiques, ce groupe hybride a su capter une partie de la jeunesse, des intellectuels et des professionnels lassés par la vacuité des discours et la répétition des mêmes visages au sommet de l’État. Portés par une rhétorique pragmatique et une posture éthique assumée, les Bâtisseurs incarnent une promesse : celle d’un État plus rigoureux, plus efficace, plus proche de ses citoyens et de la rupture.
Dès lors, nombreux étaient ceux, dans l’opinion publique comme parmi les analystes, qui les voyaient jouer un rôle moteur dans le premier gouvernement issu de la transition. Leur absence aujourd’hui soulève une double question : pourquoi ce choix et que signifie-t-il pour l’avenir politique du pays ?
Un signal Inquiétant ou un calcul stratégique ?
Faut-il y voir un désaveu ? Une méfiance ? Ou au contraire, une manœuvre tactique visant à ménager les équilibres fragiles entre les anciens réseaux et les nouvelles forces politiques ? Si l’on peut concéder au Président Oligui Nguema une volonté de composer avec un éventail élargi de compétences et de loyautés, la mise à l’écart de profils symboliques d’une nouvelle manière de faire la politique n’en reste pas moins troublante.
Certains y lisent la victoire du compromis sur le courage, d’autres y perçoivent le reflet d’une lutte d’influence entre les tenants d’un changement de façade et ceux d’un changement de fond. Une chose est sûre : la société gabonaise, en pleine mutation, observe. Elle observe et retiendra.
Dans les rues de Libreville, le mot revient : déception. Le danger n’est pas simplement politique. Il est moral : celui de voir une génération convaincue que l’intégrité, la compétence et l’engagement citoyen ne suffisent toujours pas pour changer les choses.
Désormais réduit à 30 membres contre 35, par rapport au précèdent, le premier gouvernement, censé poser les jalons d’un renouveau, commence avec une dette symbolique. Celle d’un rendez-vous manqué avec les forces vives d’un pays en quête de sens. Le Mouvement des Bâtisseurs n’est peut-être pas au pouvoir. Mais il reste, aux yeux de beaucoup, porteur d’un idéal qui dépasse les combinaisons politiciennes. Il ne s’agit plus de savoir qui gouverne aujourd’hui. Il s’agit de savoir qui construit demain.