Le silence assourdissant de l’Union Africaine sur le cas de Mohamed Bazoum

Le 26 juillet 2023, le président nigérien Mohamed Bazoum, élu démocratiquement en 2021, a été renversé par un coup d’État militaire orchestré par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). Depuis cette date, il est arbitrairement séquestré dans sa résidence officielle à Niamey, avec son épouse, sans chef d’accusation, sans procès, sans droit de réponse. En termes de droit international, sa détention constitue une violation manifeste du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, ainsi que de la Constitution nigérienne elle-même. Pourtant, malgré la gravité de la situation, l’Union africaine (UA) garde un silence troublant, voire coupable.

Cette inaction est d’autant plus incompréhensible qu’elle contraste fortement avec d’autres cas similaires. Dans les jours qui ont suivi la visite du Président de l’Union Africaine, João Lourenço à Libreville le 12 mai 2025, diverses sources ont évoqué une implication discrète mais réelle de l’UA dans la libération de l’ancien président Ali Bongo Ondimba, également retenu à son domicile. Cette diplomatie silencieuse, bien que non revendiquée officiellement, prouve que l’organisation panafricaine sait activer des leviers quand elle le juge nécessaire. Pourquoi, alors, cette différence de traitement ? Pourquoi intervenir officieusement au Gabon, et rester muette au Niger, alors même que Bazoum demeure, aux yeux du droit, le président légitime du pays.

L’Union africaine est pourtant dotée d’instruments juridiques solides. L’Acte constitutif de l’UA, notamment son article 4, condamne explicitement les changements anticonstitutionnels de gouvernement. Le Protocole relatif à la Charte africaine sur la démocratie, les élections et la gouvernance renforce cette position en imposant des sanctions contre les régimes issus de tels changements. En ne réagissant pas avec fermeté au cas Bazoum, l’UA envoie un signal préoccupant : celui d’une institution qui applique ses principes à géométrie variable. Ce manque de cohérence fragilise la crédibilité de l’organisation sur la scène internationale et alimente l’idée selon laquelle certaines zones géopolitiques ou certains dirigeants bénéficient de traitements de faveur, en fonction des équilibres régionaux ou des intérêts discrets.

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En matière de relations internationales, ce silence crée un précédent lourd de conséquences. Le respect du droit et des institutions est un pilier central de la stabilité des États. Tolérer qu’un président élu soit privé de liberté sans fondement légal équivaut à légitimer l’arbitraire. Cela ouvre la voie à une normalisation des coups d’État « acceptables » s’ils sont suffisamment discrets ou politiquement commodes. La position ambiguë de la CEDEAO, qui a levé en février 2024 plusieurs sanctions sans exiger la libération de Bazoum, renforce ce malaise diplomatique. On assiste ainsi à un effritement de l’ordre normatif africain, déjà affaibli par les putschs successifs au Sahel.

Au-delà du cas Bazoum, c’est l’avenir démocratique du continent qui est en jeu. L’Union africaine, en tant que gardienne des engagements juridiques et politiques africains, ne peut se contenter de la neutralité. Elle doit sortir de cette diplomatie de convenance et affirmer une position ferme, sans calculs. Car ce qui est en jeu ici, ce n’est pas seulement la liberté d’un homme, mais la survie d’un principe fondamental : celui selon lequel aucun pouvoir ne doit s’exercer sans légitimité, ni sans le respect du droit. L’histoire jugera ceux qui ont parlé. Mais elle se souviendra surtout de ceux qui se sont tus.

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