Le grand procès de la famille Bongo ou comment blanchir la justice en jugeant les blanchisseurs

À quelques jours de l’ouverture du procès annoncé comme « historique » de Sylvia Bongo Ondimba et de son fils Noureddin Bongo Valentin, Libreville bruisse d’une agitation feutrée. Dans les couloirs du ministère de la Justice, on parle d’ultimes réglages, de réunions à huis clos, d’une « session criminelle spéciale » censée garantir le bon déroulement d’un procès hors norme. Officiellement, il s’agit de s’assurer que toutes les conditions procédurales, matérielles et sécuritaires sont réunies. Officieusement, beaucoup y voient la mise en scène d’une justice qui cherche à se légitimer après des années de silence sous la présidence déchue d’Ali Bongo Ondimba.

Derrière la solennité des discours, le doute s’installe : cette justice, soudain si zélée, peut-elle réellement juger les siens avec impartialité ? La présence autour du ministre de la Justice, Séraphin Akure-Davain, de l’ensemble de la haute hiérarchie judiciaire, procureurs, présidents de cour, bâtonnier, inspecteurs généraux, donne davantage l’image d’une orchestration politique que d’un fonctionnement autonome du système judiciaire. En promettant un procès « transparent » et « impartial », le garde des Sceaux reconnaît implicitement la méfiance d’une opinion publique qui voit dans cette affaire un règlement de comptes sous couvert de droit.

Car, au-delà des symboles, le calendrier interroge. L’ouverture du procès, prévue le 10 novembre, survient à un moment où le pouvoir de transition cherche à affirmer sa rupture avec l’ancien régime Bongo. L’affaire devient ainsi une vitrine politique : celle d’un État qui veut prouver sa moralisation, quitte à instrumentaliser la justice comme instrument de purification. Or, la promesse d’impartialité ne saurait masquer l’évidence d’une procédure conduite à marche forcée, sans confrontation directe entre les accusés désormais installés à Londres et leurs juges.

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Les avocats de la défense, qui dénoncent depuis des mois une « justice aux ordres », refusent de cautionner ce qu’ils qualifient de procès d’apparence. Ils rappellent que Sylvia et Noureddin Bongo ont passé près de vingt mois en détention préventive, avant d’être libérés pour raisons médicales, sans jamais avoir eu accès à un véritable débat contradictoire. En persistant à juger des absents, les autorités judiciaires prennent le risque de transformer un dossier pénal en théâtre politique : celui d’une dynastie déchue livrée symboliquement à la vindicte nationale.

La question fondamentale demeure : ce procès vise-t-il à rendre justice ou à solder une ère ? À Libreville, peu d’observateurs s’y trompent. Derrière la rhétorique d’un État de droit renaissant, se profile une stratégie de légitimation du pouvoir militaire, désireux d’ancrer son autorité dans le rejet moral du clan Bongo. Cette justice spectaculaire, où la forme semble primer sur la substance, apparaît moins comme un acte d’équité que comme une mise en scène destinée à apaiser les frustrations d’un peuple en quête de renouveau.

Si le Gabon veut réellement tourner la page de l’impunité, il lui faudra plus qu’un procès symbolique : une justice véritablement indépendante, capable de juger avec la même rigueur les puissants d’hier et ceux d’aujourd’hui. Car une justice politisée n’est qu’une autre forme de pouvoir et tant que le droit restera l’otage des équilibres politiques, la démocratie gabonaise demeurera inachevée.

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