Le Gabon face à l’abandon des malades mentaux : entre urgence sanitaire et crise sociale

À Libreville, les malades mentaux errants sont devenus une composante silencieuse, mais frappante du paysage urbain. Visages hagards, gestes incohérents, possessions réduites à des objets ramassés dans les rues : ces individus, abandonnés à eux-mêmes, sont les grands oubliés d’une République en quête de cohésion. Leur présence, désormais banalisée, n’éveille plus l’indignation, mais une résignation sociale préoccupante.

Leur visibilité croissante dans des lieux symboliques, comme l’entrée de la Bibliothèque universitaire de l’Université Omar Bongo, illustre l’ampleur du phénomène. Des campements de fortune s’y improvisent, mêlant détresse humaine et indifférence institutionnelle. La marginalité s’installe là même où le savoir est censé éclairer, rendant palpable le contraste entre espoir intellectuel et déshérence sociale.

Cette situation reflète l’état critique du système de santé mentale au Gabon. Le seul centre psychiatrique public, celui de Melen, est saturé et vétuste. La psychiatrie, négligée depuis des décennies, ne dispose ni des moyens humains ni logistiques pour répondre à la demande. Et pourtant, les troubles mentaux sont en hausse, amplifiés par la précarité, l’abus de drogues, le chômage et l’effondrement des structures familiales.

Dans l’espace public, cette détresse se traduit par une insalubrité visible : les abribus et trottoirs deviennent des abris de fortune jonchés de détritus. Au-delà de l’esthétique urbaine dégradée, c’est une question de santé publique et de sécurité. Le souvenir dramatique de 2012, où une fillette fut tuée par une malade mentale, reste dans les mémoires comme un signal d’alarme jamais suivi d’un plan d’action.

Le problème dépasse la sphère médicale : il révèle une triple défaillance — familiale, communautaire et étatique. Sans diagnostic ni accompagnement, les malades sombrent dans une marginalité quasi irréversible. Leur prise en charge ne saurait reposer uniquement sur les familles, souvent démunies, mais sur une réponse institutionnelle coordonnée et pérenne.

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Des solutions existent pourtant. Il est urgent de renforcer le dispositif psychiatrique national, en rénovant les structures existantes, en créant des centres de stabilisation de proximité, et en déployant des unités mobiles d’intervention psychosociale. Parallèlement, des campagnes de sensibilisation sont indispensables pour combattre les stéréotypes et encourager une réintégration sociale des personnes concernées.

Au fond, cette question dépasse le simple cadre sanitaire : elle touche à l’idée même de société. Une ville humaine se mesure à sa capacité à protéger ses plus vulnérables. Libreville ne peut plus détourner le regard. L’urgence est là, visible, pressante. Il est temps que la santé mentale cesse d’être le parent pauvre des politiques publiques et devienne un pilier de la dignité collective.

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