Identité gabonaise : entre dissolution culturelle et urgence de transmission, un tournant civilisationnel

Dans un monde globalisé où les modèles culturels circulent à grande vitesse, le Gabon se trouve à l’intersection d’un dilemme historique : préserver son identité ou s’effacer dans l’uniformisation ambiante. Face à la pression des contenus exogènes, clips nigérians, séries américaines, expressions ivoiriennes, les repères gabonais s’érodent lentement, souvent dans l’indifférence. Mais ce qui semble une évolution naturelle cache en réalité une crise plus profonde : une perte de souveraineté symbolique, une dépossession de soi. La culture gabonaise, autrefois matrice de cohésion, devient un décor accessoire, minoré dans l’imaginaire collectif.

Cette érosion n’est pas abstraite. Elle se vit dans les cérémonies, les discours, les choix vestimentaires. Des mariages en tenues importées aux noms de baptême aux consonances étrangères, des danses rituelles oubliées aux chants remplacés par des refrains viraux, c’est tout un pan de l’âme gabonaise qui cède devant la pression du « cool » venu d’ailleurs. Sur TikTok, les expressions en langue locale s’effacent sous les hashtags ivoiriens ou anglophones. La jeunesse, qui devrait être le vecteur de transmission, devient souvent le relais inconscient de cette acculturation douce. Ce phénomène n’est pas le fruit du hasard : il est le résultat d’un manque d’institutions culturelles fortes et d’un vide pédagogique criant.

Car au cœur du problème se trouve l’école. L’école gabonaise, toujours arrimée à une logique coloniale, continue d’enseigner l’histoire des rois de France ou des philosophes des Lumières, mais reste silencieuse sur la résistance des peuples Téké, la sagesse du Mvett ou les structures royales Punu. Les manuels parlent de la prise de la Bastille, rarement de la fondation de la chefferie Mpongwè. Et pendant que les langues nationales sont reléguées à la sphère domestique, le mandarin s’invite dans les salles de classe. Ce déséquilibre alimente un malaise identitaire profond. Une génération qui ignore ses ancêtres ne peut ni se situer dans le monde, ni le transformer à son image.

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C’est pourquoi la réhabilitation des traditions gabonaises doit passer par un travail de refondation éducative et civique. Il est temps d’imaginer un programme scolaire dans lequel les savoirs locaux, récits mythologiques, rites initiatiques, chants cérémoniels, architecture vernaculaire, auraient la même légitimité que les contenus importés. On pourrait, par exemple, créer des manuels bilingues (français-langues nationales), organiser des ateliers de transmission intergénérationnelle dans les établissements, ou encore rendre obligatoire l’étude d’un fait historique propre à chaque province. La diversité culturelle du Gabon, loin d’être un obstacle, est une richesse à exploiter pour construire une citoyenneté enracinée et ouverte.

À ce titre, la récente participation du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, à la procession sacrée Mpongwè constitue un signal politique fort. En se rendant au sein de la chefferie EKA, aux côtés des communautés Orungu, Benga, Akele ou Sekiani, le Chef de l’État ne s’est pas contenté d’un hommage symbolique : il a inscrit la culture traditionnelle dans l’agenda républicain. Cette cérémonie, riche en couleurs, en chants et en gestuelles ancestrales, devrait être médiatisée comme un acte fondateur. Pourquoi ne pas envisager, dans la foulée, un programme télévisé dédié aux rites des différents peuples gabonais ? Ou une caravane nationale des traditions, qui irait de ville en village collecter les savoirs en voie de disparition ?

Car ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement une question de mémoire. C’est une question de survie culturelle. Un peuple sans récit devient un marché pour les récits des autres. Si le Gabon veut maîtriser sa modernité, il doit d’abord réconcilier son présent avec son passé. Il doit bâtir des musées vivants, des archives orales numérisées, soutenir les artistes qui puisent dans leurs racines. La transmission doit être protégée, encadrée, soutenue par la loi. Dans ce combat silencieux pour l’âme du pays, chaque chanson oubliée, chaque langue négligée, chaque rite abandonné est une défaite. Mais chaque geste de préservation, chaque cérémonie, chaque mot en langue maternelle enseigné à un enfant est une victoire pour l’avenir.

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