Gabon : quand la justice devient française et la souffrance nationale

Le 3 juillet 2025 dernier, Sylvia Bongo Ondimba et son fils Noureddin Bongo Valentin ont publié une déclaration poignante, dénonçant vingt mois de détention arbitraire, de torture et de confiscation de leurs biens sous le régime du Président Brice Clotaire Oligui Nguema. S’ils affirment avoir été humiliés, battus, électrocutés et contraints au silence, c’est pourtant vers la justice française qu’ils annoncent se tourner pour faire valoir leurs droits. Une démarche qui soulève une interrogation majeure : comment peut-on prétendre incarner les plus hautes fonctions d’un État tout en plaçant sa foi, ses biens et désormais sa justice en dehors de ses frontières ?

Le paradoxe est profond. Pendant des années, la famille Bongo a concentré entre ses mains les leviers du pouvoir gabonais. La manne pétrolière, les revenus du bois, du manganèse ou de l’uranium ont nourri un système opaque, dont les bénéfices n’ont que marginalement ou presque jamais profité à la population. Aujourd’hui, cette même famille, déchue, crie à l’arbitraire… mais dénonce l’injustice qu’elle a érigé en règle de gouvernance depuis l’Hexagone. Une double posture, à la fois victime et ex-dirigeante, qui interroge sur la légitimité de ceux qui, nés d’un double ancrage, dirigent d’un côté tout en se protégeant de l’autre.

Le recours à la justice française n’est pas anodin. Il est même révélateur. La justice gabonaise est ainsi implicitement disqualifiée par ceux-là mêmes qui l’ont longtemps façonnée à leur image. Ali Bongo, Sylvia et leur fils accusent des juges gabonais de collusion avec les militaires au pouvoir, documents et vidéos à l’appui. Mais où étaient ces élans de transparence et cette soif de vérité lorsque le pouvoir était entre leurs mains ? Et surtout, pourquoi la vérité devrait-elle désormais être rendue à Paris, alors que doit être rendue à Libreville au nom du peuple ?

Lire Aussi:  Un sujet nigérian arrêté après des insultes contre les Gabonais : indignation et sanctions attendues

Cette situation met en lumière une fracture démocratique profonde. Les élites politiques disposant de la double nationalité peuvent se replier sur des systèmes judiciaires étrangers, mettre leurs enfants à l’abri, placer leur argent dans des banques européennes, tout en continuant à gouverner un pays dont la population, elle, ne bénéficie ni de passeport de rechange ni de tribunal d’appel international. Ce déséquilibre crée une caste politique détachée de la réalité nationale, protégée par des frontières que le citoyen ordinaire ne franchira jamais.

Le cas Bongo interpelle : peut-on encore confier les destinées du Gabon à des personnalités dont la loyauté semble, en dernier ressort, rattachée à une autre terre ? La question ne relève pas du populisme, mais de la cohérence républicaine. Quand les comptes bancaires, les villas, les recours juridiques et les attaches affectives sont à l’étranger, quelle place reste-t-il pour la nation gabonaise dans les décisions d’un chef d’État ?

Ce débat, encore tabou dans nombre d’anciennes colonies, doit être posé sereinement. Il ne s’agit pas de disqualifier a priori les binationaux, mais d’encadrer strictement leur accès aux fonctions souveraines. À l’instar de certaines constitutions qui interdisent la double nationalité pour les postes stratégiques, le Gabon pourrait instaurer des garde-fous évitant que le pouvoir serve de tremplin pour mieux fuir la reddition des comptes.

Car au fond, ce que révèle cette affaire, c’est le divorce entre gouvernance et responsabilité. Diriger un pays, ce n’est pas seulement y exercer l’autorité, c’est aussi s’y soumettre à la justice, à la souffrance collective et à l’espérance du peuple. Lorsque ceux qui gouvernent se tournent vers l’étranger pour obtenir justice, c’est tout un système qu’ils désavouent : le leur. Et le pays, une fois encore, paie seul le prix de cette dissonance.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *