Faut-il faire de l’enseignement un “corps paramilitaire” pour que l’État traite les enseignants avec la même rigueur et le même respect que les forces armées ?

Au Gabon, la crise du système éducatif ne relève plus du simple constat, mais d’un malaise profond et durable. Les enseignants, pourtant piliers du développement national, vivent dans une précarité qui contraste violemment avec le rôle essentiel qu’ils jouent dans la formation de la jeunesse et l’édification du pays. Depuis plusieurs semaines, le mouvement SOS Éducation fédère la colère d’un corps enseignant à bout de souffle, dénonçant des retards de salaires, des affectations arbitraires, des conditions de travail dégradantes et l’absence de reconnaissance institutionnelle. Face à cette mobilisation, l’État semble hésiter entre indifférence et lenteur bureaucratique.

La question du déséquilibre de traitement entre les enseignants et les corps armés s’impose aujourd’hui comme un révélateur de la hiérarchie implicite des priorités publiques. Au Gabon, les militaires, gendarmes, policiers et douaniers bénéficient d’un régime privilégié : leur post budgétaire est systématiquement attribué dès leur formation et leur salaire effectif dès la sortie de l’école. À l’inverse, des centaines d’enseignants restent sans intégration pendant des années, exerçant dans des salles de classe délabrées, souvent sans craie, ni électricité, ni matériel pédagogique. Une injustice qui interroge la place réelle de l’éducation dans la politique nationale.

Cette inégalité structurelle traduit un choix politique clair : le pouvoir privilégie la sécurité au détriment du savoir. Or, un pays ne se protège pas seulement avec des armes, mais aussi avec des esprits formés, capables de penser, d’innover et de construire. En investissant massivement dans les corps armés tout en laissant l’école publique se déliter, l’État entretient une forme de déséquilibre social qui fragilise sa propre stabilité. La militarisation des priorités budgétaires s’apparente à une fuite en avant où l’éducation devient une variable d’ajustement plutôt qu’un pilier de la souveraineté nationale.

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Le paradoxe est d’autant plus criant que les enseignants continuent, malgré tout, d’assurer leur mission avec un sens du devoir admirable. Beaucoup d’entre eux parcourent des kilomètres pour rejoindre leur poste, souvent dans des zones enclavées, sans logement décent, avec des salaires incertains et une absence chronique de salaires et de primes. Pourtant, ces hommes et ces femmes tiennent debout, par conviction, par passion ou simplement parce qu’ils refusent d’abandonner leurs élèves. Mais jusqu’à quand ? La résilience a ses limites, surtout quand la reconnaissance institutionnelle fait défaut.

La question posée par certains observateurs prend alors une tournure symbolique : faut-il faire de l’enseignement un “corps paramilitaire” pour espérer un traitement équitable ? Derrière cette provocation se cache une amère vérité : au Gabon, la considération sociale semble se mesurer à la proximité avec l’uniforme. Or, l’école, tout comme la défense nationale, participe à la sécurité du pays, non pas par la force des armes, mais par la puissance du savoir. « L’éducation est une armée pacifique, dont les rangs méritent le même respect et les mêmes moyens », s’est confié Monsieur Moussavou R.

Le temps est venu pour les autorités de repenser leur rapport à l’éducation et de reconnaître qu’aucune réforme durable, aucune émergence économique, aucune cohésion nationale ne peut se bâtir sur un corps enseignant méprisé. Redonner aux enseignants leur dignité, c’est redonner à la nation sa boussole morale. Et peut-être qu’un jour, au lieu de se demander si l’école doit devenir un bataillon, on se demandera plutôt comment l’État peut devenir, enfin, l’allié fidèle du savoir.

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