Créez un parti au Gabon ? Facile, il vous suffit de 12 000 amis identifiés. La démocratie n’a jamais été aussi… accessible

La récente adoption par l’Assemblée nationale gabonaise de deux projets de lois, l’un sur la réforme des partis politiques, l’autre sur la répartition des sièges parlementaires, marque un tournant juridique majeur dans l’architecture politique du pays. Mais derrière l’apparente modernisation institutionnelle se dessine une redéfinition préoccupante du pluralisme politique. Désormais, la création d’un parti nécessite 12 000 signatures assorties d’un Numéro d’identification personnel (NIP), un seuil inédit qui pourrait bien trier drastiquement les prétendants à la scène politique.

La réforme a été entérinée à la majorité : 59 voix pour, 7 contre et 3 abstentions. Officiellement, elle vise à mieux encadrer le fonctionnement des partis, à renforcer leur transparence financière et à responsabiliser leur action publique. Dans les faits, elle élève des barrières que seuls les partis puissamment structurés ou adossés au pouvoir tels que l’ancien tout-puissant Parti démocratique gabonais (PDG) pourront franchir sans trembler. Les partis de moindre envergure, en particulier ceux historiques, mais affaiblis, se trouvent relégués aux marges.

Le député de la Transition, Jean Valentin Leyama, n’a pas mâché ses mots. Selon lui, cette réforme sonne le glas de nombreuses formations politiques nées dans la foulée des conquêtes démocratiques des années 1990. Il cite, non sans émotion, le Parti gabonais du progrès (PGP), le CDJ, le Morena ou encore le RPG, comme autant de piliers de la mémoire politique nationale menacés de disparition. Pour lui, cette loi ne favorise pas une saine concurrence démocratique, mais une sélection artificielle dictée par les moyens financiers et l’alignement politique.

Au-delà du seuil des 12 000 signatures, la loi impose à tous les partis, nouveaux comme anciens, de satisfaire à un ensemble d’exigences institutionnelles strictes : siège physique, compte bancaire, congrès réguliers, structures statutaires en règle, et surtout une obligation de transparence budgétaire contrôlée par la Cour des comptes. Le texte prévoit également des sanctions drastiques, dont la perte automatique du statut juridique en cas de non-participation à deux scrutins de même nature, ou la suspension temporaire en cas de trouble à l’ordre public.

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Cette volonté de professionnaliser la vie politique pourrait, sur le papier, apparaître comme un progrès démocratique. Mais la méthode interroge. Car cette réforme n’a pas émergé d’un consensus politique large, comme ce fut l’usage au Gabon dans les périodes de transition. Leyama parle d’une « majorité mécanique » façonnée par le devoir de loyauté envers le général-président Oligui Nguema, arrivé au pouvoir après le renversement d’Ali Bongo en août 2023. Pour beaucoup d’observateurs, cette loyauté préélectorale biaise l’esprit même de la réforme.

Les critiques soulignent aussi un timing et un contenu qui risquent de dissuader toute opposition structurée. À l’approche des élections, il est légitime de s’interroger sur la volonté réelle de favoriser le renouveau démocratique. Ce durcissement légal, combiné à l’exigence logistique et administrative du NIP dans un pays où l’état civil reste fragmentaire pourrait bien produire une cartographie politique appauvrie, dominée par quelques grandes forces fidèles au pouvoir en place.

Le risque est donc double : l’éviction programmée des petites formations d’une part, et la concentration du jeu électoral autour d’un nombre réduit d’acteurs sous influence, d’autre part. Une telle dynamique créerait une démocratie d’apparat, où la pluralité est tolérée uniquement dans les marges, sans pouvoir d’influence réel. Le Gabon, engagé dans un processus de transition sensible, ne peut se permettre un tel recul, à peine un an après avoir tourné la page d’un régime dynastique long de 56 ans.

Cette réforme structurelle pose une question centrale : veut-on bâtir un système politique plus robuste, ou simplement plus contrôlable ? Si la première option exige patience, dialogue et inclusion, la seconde risque d’aboutir à une impasse institutionnelle déguisée en progrès législatif. Le Gabon, dans son moment historique de refondation, joue ici bien plus que les règles de création des partis : il joue sa promesse démocratique.

Un commentaire sur « Créez un parti au Gabon ? Facile, il vous suffit de 12 000 amis identifiés. La démocratie n’a jamais été aussi… accessible »

  1. Exilé politique et acteur communautaire. Contrairement à certaines critiques, je pense que la réforme imposant 12 000 signatures pour créer un parti politique peut être une avancée si elle vise à structurer la vie politique gabonaise. Pendant trop longtemps, on a vu proliférer des partis sans vision ni ancrage citoyen. Cette exigence peut être une occasion de professionnaliser le leadership et de bâtir une démocratie participative forte, notamment à l’échelle municipale.

    Mon ouvrage Participation Citoyenne – Passer de l’individu passif au citoyen actif (https://a.co/d/9VIw7ua) en témoigne : on peut transformer sa communauté par des projets concrets et patriotiques, même loin du pays. C’est cette maturité politique que le Gabon doit atteindre.

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