Affaires Doumba, Siffon : la Cinquième République face au piège de la continuité

L’affaire CNSS–CLIKAFRIK s’impose désormais comme un symptôme révélateur des difficultés persistantes de l’État gabonais à rompre avec des pratiques de gestion héritées de l’ancien système. Présentée officiellement comme un projet de modernisation numérique, elle met en lumière des mécanismes opaques d’attribution des marchés publics, où les frontières entre intérêt général, réseaux politiques et intérêts économiques privés apparaissent dangereusement floues. Selon un cadre administratif, « le numérique est devenu le nouveau terrain où se rejouent les anciennes logiques de prédation ».

Au centre de la controverse figure un contrat de digitalisation d’un montant supérieur à 3 milliards de FCFA, confié à la société CLIKAFRIK sans procédure de mise en concurrence transparente ni cahier des charges rigoureusement établi. Plusieurs sources internes aux administrations concernées indiquent que des propositions concurrentes, financièrement bien moins élevées, auraient été écartées sans justification documentée. Plus d’un an après la signature, le projet afficherait un niveau d’exécution marginal, obligeant la CNSS et la CNAMGS à développer leurs propres solutions. Pour un spécialiste des finances publiques, « engager des fonds sociaux à cette échelle pour un résultat quasi nul pose un problème sérieux de responsabilité administrative ».

La portée politique du dossier s’amplifie lorsque l’on considère le parcours de Mark Alexandre Doumba, ancien dirigeant de CLIKAFRIK, aujourd’hui ministre en charge de l’Économie numérique. Si la création de l’entreprise est antérieure à sa nomination, plusieurs témoignages concordants font état de pressions exercées sur des institutions publiques afin de privilégier des solutions issues de son ancien environnement entrepreneurial. « Des outils internes fonctionnels ont été abandonnés sur instruction, sans évaluation technique crédible », confie un haut fonctionnaire sous anonymat. Cette situation nourrit des soupçons persistants de conflits d’intérêts indirects, dans un contexte institutionnel encore fragile.

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Mais au-delà de ce dossier précis, il a ouvert une brèche plus large dans le débat public, celle du rôle des entreprises de la famille Doumba dans l’attribution des marchés publics numériques de l’État, et en particulier celui de la société EFLOW, dirigée par Ornella Doumba, sœur du ministre.

L’affaire prend une dimension plus large avec l’implication supposée de EFLOW, société d’archivage numérique dirigée par Ornella Doumba, sœur du ministre. Selon plusieurs sources concordantes, EFLOW aurait obtenu le marché stratégique de la numérisation des Archives nationales du Gabon, un chantier touchant à la mémoire administrative et à la souveraineté documentaire de l’État. À ce jour, les conditions exactes d’attribution de ce marché demeurent peu documentées publiquement. Un analyste de la gouvernance estime que « même sans infraction juridiquement établie, la concentration de projets publics sensibles au sein d’un même cercle familial fragilise la confiance citoyenne ».

Cette configuration rappelle fortement le cas Pascal Ogowé Siffon, ancien ministre du Tourisme, aujourd’hui incarcéré pour détournement présumé de fonds publics. Là aussi, les entreprises existaient avant l’entrée au gouvernement, mais leur essor rapide après la nomination ministérielle a soulevé de lourdes interrogations. « Dans les affaires Siffon comme Doumba, l’accès au pouvoir semble avoir ouvert un accès privilégié aux ressources publiques », analyse un politologue. Le parallèle révèle une même mécanique celle de la dilution des règles, faiblesse des contre-pouvoirs et instrumentalisation de secteurs stratégiques tourisme hier, numérique aujourd’hui à des fins privées.

Ces dérives s’inscrivent dans un contexte plus large de recours massif aux marchés de gré à gré. Des données évoquées en Conseil des ministres en 2025 indiquent que plus de 90 % des marchés budgétaires auraient été attribués par entente directe, en contradiction avec le Code des marchés publics. Cette pratique systémique, dénoncée par plusieurs experts, crée un environnement propice aux abus. « Le problème n’est pas seulement les individus, mais un système qui neutralise les mécanismes de contrôle », souligne un économiste. L’affaire Oyima, marquée par le cumul de fonctions financières stratégiques, s’inscrit dans cette même logique de confusion des rôles.

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Ces affaires Doumba et Siffon révèlent une continuité préoccupante dans les pratiques de gestion publique sous la Cinquième République. La rupture promise avec l’ancien régime peine à se traduire dans les faits. Tant que la transparence dans l’attribution des marchés, la publication intégrale des contrats, les audits indépendants et la séparation effective entre responsabilités ministérielles et intérêts économiques familiaux ne seront pas garanties, la transformation numérique de l’État gabonais risque de demeurer un outil de captation des ressources publiques, plutôt qu’un véritable projet de modernisation au service des citoyens. Comme le résume un acteur de la société civile, « on ne change pas un système en déplaçant simplement ses pratiques vers de nouveaux secteurs ».

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