Peine de mort au Gabon : entre émotion populaire et stratégie politique

En déclarant : « À mon avis, cette réflexion doit être portée par le peuple souverain qui m’a élu. Je vous instruis donc d’organiser une consultation populaire sur cette question », le président Brice Clotaire Oligui Nguema ne se contente pas d’ouvrir une parenthèse démocratique ; il lance un défi moral et politique à toute une nation.

En renvoyant la question de la peine de mort au peuple, le président signe un geste politique calculé. Loin d’être un simple acte démocratique, cette décision sert d’abord à se protéger, lui et l’exécutif, contre toute critique. Porter seul la responsabilité d’une sanction irréversible pourrait fragiliser son autorité et son image internationale. Ce choix crée un écran politique, la décision finale n’est plus un acte du président, mais de la population, ce qui lui permet de se présenter comme un dirigeant respectueux de la démocratie tout en restant ferme face à la criminalité.

Confier un sujet aussi lourd à la population transforme chaque citoyen en acteur d’une décision historique. Il s’agit de trancher sur la vie ou la mort d’un individu, sur un principe moral fondamental et sur les limites du pouvoir de l’État. La responsabilité est immense et soulève des questions : la population possède-t-elle les informations nécessaires pour peser tous les aspects légaux, psychologiques et sociaux ? Peut-on réduire la justice à un vote populaire soumis aux émotions du moment ?

La société gabonaise est profondément marquée par la peur née des crimes rituels et autres violences sanglantes. Le gouvernement joue ici sur ces émotions pour canaliser la colère et la transformer en processus encadré. Mais l’histoire montre que la peur et le désir de vengeance peuvent influencer des décisions collectives, parfois au détriment de la réflexion éthique et de la justice équitable. Une population émotive pourrait voter pour des mesures extrêmes sans mesurer les conséquences à long terme sur les droits humains.

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Face à cette ferveur, certains analystes appellent à la prudence en rappelant les fondements de l’abolition. « Il faut que l’on revienne en premier sur les raisons ayant conduit à son abolition. Je ne ferai pas la litanie des raisons pour lesquelles je m’y oppose mais vais simplement dire qu’il s’agit d’un faux débat. Le vrai débat serait d’interpeller les auteurs ainsi que les commanditaires. Or, dans la plupart des crimes de sang, ni les uns cités ou les autres cités plus haut ne sont inquiétés dans la plupart des cas. Même si la peine de mort était restaurée, cela ne changerait rien du tout… Je termine en disant que le principe de respect de la vie devrait nous guider. Nul n’a le droit d’intenter à la vie d’un tiers ! »

Cette analyse souligne que, dans le contexte gabonais actuel, la peine de mort serait plus dangereuse qu’utile. Ce qu’il faut réellement, c’est une justice qui fonctionne, des peines lourdes appliquées et un État crédible. Sans ces piliers fondamentaux, la peine de mort ne serait qu’une « illusion de fermeté » qui ne résoudrait pas les failles systémiques de l’appareil judiciaire gabonais.

Au-delà de l’aspect technique, le risque d’une justice à deux vitesses est pointé du doigt par ceux qui craignent une application discriminatoire. « Je pense encore que ce n’est pas une bonne idée parce qu’elle frapperait surtout les pauvres. Soyons honnêtes : les riches ont de bons avocats, les influents ont des protections, les faibles n’ont personne. La peine de mort ne toucherait presque jamais les vrais commanditaires, seulement les exécutants ou les sans-défense. » Cette réalité sociale transforme le débat pénal en un enjeu de justice de classe.

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De plus, l’argument de la dissuasion, souvent mis en avant par les partisans de la sentence capitale, est largement contesté par les faits. Comme le soulignent certains critiques : « La peine de mort n’a jamais éradiqué la criminalité. Même aux USA où il existe encore cette peine dans certains Etats, le taux de criminalité ne fait qu’augmenter. Ce qu’il faut faire c’est de lutter contre l’impunité, la corruption, le trafic d’influence, etc dans la justice. »

Dès lors, la force d’une nation ne se mesurerait pas à sa capacité à éliminer physiquement les coupables. « Une société forte n’est pas celle qui tue, mais celle qui sait punir fermement sans perdre son humanité. Une prison à perpétuité réelle, sans possibilité de nuire, protège la société sans tuer. » Cette perspective propose une fermeté qui ne sacrifie pas les valeurs morales de la République sur l’autel de la répression aveugle.

Le recours à la consultation populaire apparaît ainsi comme un outil de communication politique sophistiqué. Ce mécanisme protège le pouvoir tout en donnant l’impression que la société participe à une décision légitime et collective. En cas de résultat favorable au rétablissement, l’exécutif pourra se targuer d’avoir simplement exécuté la volonté du peuple souverain.

Le débat dépasse donc la simple question pénale. Il touche aux valeurs fondamentales de la société : jusqu’où la justice peut-elle aller ? Quelle place pour la morale dans la sanction ? Quels principes humains accepter ou rejeter face à l’extrême violence ? La consultation populaire devient ainsi un révélateur des tensions entre sécurité, justice équitable et droits humains, et risque de polariser l’opinion sur des bases émotionnelles plutôt que rationnelles.

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La question de la peine de mort est également scrutée par les partenaires internationaux et les ONG de défense des droits humains. La consultation permet de temporiser et de présenter le Gabon comme un État démocratique, capable de prendre en compte l’opinion de son peuple. Mais ce calcul comporte des risques si la campagne devient populiste ou si l’opinion internationale critique fortement le résultat, l’exécutif pourrait voir sa légitimité fragilisée.

Si la peine de mort est d’abord envisagée pour les crimes rituels, le débat soulève d’autres questions tels que : quels autres délits pourraient justifier cette sanction ? Serait-elle étendue progressivement ? Le peuple doit mesurer la responsabilité d’un choix irréversible et ses conséquences sur la justice et la cohésion sociale. Ce vote ne décidera pas seulement du sort des criminels, il définit la manière dont la société gabonaise souhaite conjuguer sécurité et éthique.

Chaque citoyen est confronté à un dilemme historique et profondément moral. Ce débat, loin d’être clos, révèle une nation à la recherche d’un équilibre entre son besoin de protection et son aspiration à un État de droit moderne. La réponse que donnera le peuple gabonais marquera à jamais l’identité politique et humaine du pays.

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