La récente sortie médiatique du Dr Yaba, responsable du Samu social gabonais, se voulait une clarification, mais révèle surtout des contradictions inquiétantes et un vide de gouvernance publique. Affirmer que « pour travailler au Samu social, il faut être fonctionnaire » avant de reconnaître qu’aucun fonctionnaire n’y est affecté soulève une question juridique fondamentale : comment une structure publique peut-elle fonctionner sans personnel officiellement désigné ? Ce décalage entre texte et réalité montre soit que le cadre légal n’est pas appliqué, soit qu’il est inadapté, laissant la responsabilité entière à la direction.
Pour compenser ce vide, le Dr Yaba explique le recours à des volontaires rémunérés par « vacations sur bons de caisse », autorisées par un ancien Premier ministre. Une autorisation politique ponctuelle ne peut constituer un cadre légal durable, et ce qui devait être transitoire est devenu permanent sans régularisation formelle. Le problème se double de la question des rémunérations déclarer qu’être payé 50 000 FCFA pour quelques jours de travail est « normal » évacue toute réflexion sur l’équité, les critères de calcul et la charge réelle des volontaires. Un service public ne peut fonctionner durablement sur l’exception et l’improvisation.
Ce qui frappe dans les propos du Dr Yaba, ce n’est pas seulement ce qu’il dit, mais surtout ce qu’il ne dit pas. À aucun moment, par exemple, il n’explique pourquoi, plusieurs années après la création du Samu social, aucune solution administrative pérenne n’a été formalisée. L’argument de l’urgence ou de la contrainte contextuelle ne peut plus tenir lorsque l’exception devient la norme. Gouverner, c’est anticiper ; administrer, c’est structurer.
En affirmant que le Samu social fonctionne grâce à des volontaires tout en soutenant que seuls des fonctionnaires devraient y travailler, le Dr Yaba met en évidence une schizophrénie institutionnelle. Soit le texte est inadapté et doit être officiellement révisé, soit il est valable et doit être appliqué. Mais maintenir volontairement cette zone grise revient à exposer l’institution à des risques juridiques, sociaux et financiers majeurs, au détriment même de la mission qu’il prétend défendre.
La manière dont le Dr Yaba aborde la question des volontaires absents est tout aussi révélatrice. Accuser plus de 60 % des effectifs de ne pas venir travailler sans expliquer comment ils ont été recrutés, suivis, évalués ou sanctionnés, revient à déplacer la responsabilité. Dans toute organisation sérieuse, un tel taux d’absentéisme ne relève pas d’un problème individuel, mais d’un effondrement du système de gestion. Le problème n’est donc pas seulement les volontaires ; il est aussi, et peut-être surtout, managérial.
Le discours donne également l’impression d’un amalgame volontaire entre critique et hostilité, entre demande de transparence et sabotage. Or, interroger la légalité d’un dispositif, la régularité des paiements ou la traçabilité des médicaments ne signifie pas s’opposer à la mission sociale du Samu. C’est au contraire chercher à la protéger. Une institution publique qui refuse la critique se fragilise elle-même.
Sur le plan communicationnel, le choix du registre émotionnel foi, sacrifice, persécution, gloire pose problème. Ce vocabulaire, s’il peut mobiliser l’adhésion populaire, ne répond pas aux exigences de redevabilité qu’impose la gestion de fonds publics. Le Samu social n’est pas une œuvre personnelle, encore moins une mission mystique ; c’est un service public. Et un service public se justifie par des chiffres vérifiables, des procédures écrites et des décisions traçables.
La référence récurrente à la pauvreté extrême des populations gabonaises, bien que fondée, est également utilisée comme un argument d’autorité morale puisqu’il y a urgence sociale, toute critique deviendrait indécente. Ce raisonnement est dangereux. L’urgence sociale impose justement plus de rigueur, pas moins. Ce sont les populations vulnérables qui paient le prix des systèmes mal organisés.
Il reconnaît tout de même que le cadre juridique doit être « adapté ». Cette phrase, centrale, appelle une suite logique qui bloque cette adaptation ? Est-ce l’administration ? Le politique ? La direction elle-même ? Sur ce point crucial, le silence est total. Or, reconnaître un problème sans identifier les leviers de correction revient à entretenir le statu quo.
Le débat autour du Samu social ne porte pas sur son utilité largement reconnue mais sur sa capacité à se hisser au niveau d’exigence qu’impose son importance sociale. En se crispant sur la défense personnelle et l’attaque des critiques, manque l’essentiel rassurer les citoyens sur la solidité institutionnelle de l’outil.
Une mission sociale ne se protège pas par la sacralisation de ses dirigeants, mais par la solidité de ses règles. Tant que le Samu social fonctionnera dans un flou juridique assumé, avec une communication défensive et une gestion peu lisible, il restera vulnérable non aux critiques, mais aux dérives qu’elles cherchent précisément à prévenir.