Maganèse gabonais : le temps des exploitants tout-puissants s’éteint, celui des co-constructeurs commence

Sur le plateau d’Ecorama, Christel Bories a parlé comme on le faisait autrefois dans les salons capitonnés de l’Union minière : avec la conviction tranquille de ceux qui savent mieux que les autres ce qui est bon pour eux. Transformer le manganèse sur place ? Trop lourd, trop cher, trop ambitieux pour un petit pays comme le Gabon. L’idée même semble lui arracher un soupir : « Deux fois la capacité de transformation de l’Europe au Gabon ? Allons. » L’argument est ancien, rodé, presque scolaire : infrastructure absente, énergie chère, rêve irréaliste. Et surtout, n’oubliez pas, dit-elle, l’État gabonais touche déjà 30 % du gâteau. Ne soyez pas trop gourmands.

À cette leçon de pragmatisme, le STRIMM a répondu par une leçon de souveraineté. Joscelain Lebama, au nom du syndicat minier, n’y est pas allé par quatre chemins. Il dénonce « un ton condescendant » et « une logique dépassée » où les pays du Sud continuent à creuser pendant que les pays du Nord transforment et encaissent. Le Gabon, affirme-t-il, a décidé : à partir de 2029, plus un gramme de minerai brut ne quittera le territoire sans avoir été transformé. Et si Eramet ne veut pas jouer le jeu, d’autres le feront. Car, surprise pour certains, les investisseurs ne viennent plus seulement de Paris.

Derrière cette joute verbale, c’est une tectonique plus profonde qui secoue les fondations. Car les arguments techniques d’Eramet (manque d’électricité, coûts élevés) sont réels, mais sélectivement mobilisés. Ils masquent une réalité plus dérangeante : l’inconfort croissant des multinationales extractives face à des États qui ne veulent plus seulement louer leur sous-sol, mais capter leur avenir. Si des experts évoquent des pistes raisonnables (quotas progressifs, partenariats mixtes, financements internationaux) Christel Bories, elle, n’en souffle mot. Et continue de brandir la rentabilité comme une règle d’or inamovible. Même lorsque le monde change.

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L’ironie, c’est que ce conservatisme stratégique nuit aussi… à l’Europe. Car le manganèse est devenu un métal critique pour les batteries LFP, clé de la transition énergétique. Et plus Libreville s’éloigne d’Eramet, plus Pékin se rapproche. En refusant de repenser un partenariat vieux de trente ans, l’industriel français risque d’ouvrir en grand la porte à ses concurrents chinois ou indiens, bien plus agiles dans les nouveaux équilibres globaux. Une manière de se tirer une balle dans le pied, pour reprendre l’image de Mme Bories, mais en visant le talon d’Achille de la souveraineté industrielle européenne.

L’époque où l’on félicitait les pays africains pour leur “pragmatisme extractif” est révolue. Aujourd’hui, les discours sur la “valeur partagée” ne suffisent plus ; ils doivent être incarnés dans des projets, des transferts de compétences, des usines, pas des PowerPoint. Le Gabon veut être producteur et transformateur, employeur et investisseur. Un rêve, peut-être. Mais un rêve mieux structuré que le fatalisme confortable d’Eramet.

Le vent tourne, et les cartes sont rebattues. Si Eramet refuse ce tournant historique, elle pourrait bien devenir une anecdote industrielle dans une histoire qui s’écrit désormais ailleurs. Le temps des exploitants tout-puissants s’éteint, celui des co-constructeurs commence. Encore faut-il en avoir la volonté. Et, surtout, l’imagination.

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