Déguerpissements à Libreville : quand la modernisation tourne au malaise social

Deux semaines après le lancement de l’opération de déguerpissement à Plaine-Orety, la capitale gabonaise est secouée par une vague de contestations. Si le gouvernement présente cette action comme nécessaire à la modernisation de Libreville, la brutalité de sa mise en œuvre et les flous persistants autour des indemnisations ont généré une crise de confiance entre l’État et les populations affectées.

Le cœur du problème réside dans la gestion des indemnisations. Tandis que les autorités affirment avoir versé des compensations, de nombreuses familles affirment n’avoir jamais perçu un franc. Ce décalage alimente une défiance profonde, d’autant que plusieurs sinistrés possèdent des titres fonciers. Si leurs droits sont bafoués, c’est tout le principe de l’expropriation pour utilité publique qui se trouve fragilisé.

Le gouvernement met en avant un projet ambitieux : construction d’une Cité Administrative et du « Boulevard de la Transition », destinés à rationaliser les charges locatives de l’État, évaluées à plus de 30 milliards FCFA par an. Mais la finalité économique du projet ne suffit pas à faire taire les critiques sur la méthode, jugée brutale, opaque et précipitée.

L’absence de communication claire a renforcé la colère. Bien que le projet soit connu depuis des années, la date exacte du début des déguerpissements n’a jamais été annoncée publiquement, laissant les habitants dans l’incertitude. Cette impréparation a conduit à la perte de biens, à des relogements précaires, et à des tensions accrues avec l’administration.

Des critiques se sont aussi exprimées sur le plan juridique. Le député de la Transition, Lionel Engonga, déplore que le gouvernement ait ignoré une décision de justice provisoire demandant une expertise foncière avant toute expulsion. Cette violation présumée du droit ajoute une dimension explosive à un dossier déjà très sensible.

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La situation a rapidement été instrumentalisée politiquement. Certains acteurs politiques, tout en ayant soutenu le projet, se posent désormais en défenseurs des victimes. Pour sa part, l’ex-Porte-parole de la présidence, Ike Ngouoni, appelle à une approche équilibrée : moderniser oui, mais sans négliger la dignité humaine, et avec une vision à long terme de l’aménagement urbain.

Des tensions apparaissent également autour des responsabilités. Des sources affirment que l’ancien Premier ministre, Raymond Ndong Sima, aurait assuré au Président Oligui que tout était prêt, y compris l’enveloppe de 4 milliards FCFA pour indemniser les sinistrés. Ndong Sima, dans un communiqué, dénonce un « amalgame inacceptable » et promet des poursuites contre ses détracteurs.

Ce dossier complexe, à la croisée du social, du politique et de l’urbanisme, révèle un enjeu fondamental : concilier ambition modernisatrice et respect des droits. Si l’État veut que la transition ne soit pas synonyme de fracture, il doit restaurer le dialogue, la transparence et la justice sociale. À défaut, le « Boulevard de la Transition » pourrait s’imposer comme un symbole d’exclusion plus que de progrès.

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