Alors que les bulldozers avancent sans relâche dans le secteur stratégique du bassin versant de Gué-Gué à Libreville, les autorités gabonaises tentent de rassurer une population oscillant entre espoir de relogement et peur de l’abandon. Ce vaste chantier, présenté comme l’un des projets urbains majeurs de la capitale, franchit une nouvelle étape : la livraison annoncée de 300 premiers logements à Bikélé-Nzong d’ici fin août, sur les 1 070 unités prévues pour accueillir les familles évincées.
Mais derrière cette promesse, les zones d’ombre demeurent nombreuses : 770 logements restent conditionnés à l’obtention d’un prêt complémentaire d’une banque partenaire. Autrement dit, près des trois quarts des relogements ne sont pas encore garantis, alors même que les démolitions se poursuivent.
Une transformation urbaine ambitieuse, mais socialement sensible
Le projet d’aménagement du bassin de Gué-Gué, enclenché en 2012, se veut structurant et emblématique. Il prévoit, à terme, la construction d’une cité administrative, de nouveaux axes de drainage pour limiter les inondations chroniques de la zone, et surtout, d’un nouveau boulevard baptisé « Boulevard de la Transition », qui devra reconfigurer la mobilité urbaine.
Mais sur le terrain, les réalités sont plus complexes. Entre Plaine-Orety et l’ambassade de Russie, les engins de terrassement opèrent dans une tension latente. Les habitants dénoncent un manque de clarté, des indemnisations floues et un dialogue social défaillant, malgré les assurances répétées du gouvernement.
Un projet ancien, une exécution tardive
Interrogé par L’Union, Guy Ulrich Ondounga, coordinateur général de l’Unité de coordination des études et travaux (UCET), précise que les personnes recensées par les experts seront bien indemnisées et réinstallées dans le cadre d’un Plan de Réinstallation (PCR) étendu sur 75 hectares à Bikélé-Nzong. Des équipements sociaux de base : écoles, dispensaires, plateaux sportifs, y sont également prévus.
« Les mesures de compensation avaient été envisagées dès l’origine, et toutes les familles concernées seront prises en compte », déclare-t-il. Un rappel utile dans un contexte où les souvenirs des projets fantômes ou inachevés nourrissent la méfiance populaire.
Le projet repose légalement sur une Déclaration d’Utilité Publique (DUP) prononcée en 2014, couvrant 854 hectares. Mais la situation foncière reste floue : selon l’UCET, certains habitants ont construit sans autorisation, ignorant l’existence de la DUP. Cette zone grise alimente les tensions : « Vous avez des compatriotes qui construisent sans autorisation, puis découvrent plus tard qu’il y avait une DUP en vigueur », regrette Ondounga.
Une photographie aérienne de 2017 a permis de comptabiliser 490 familles affectées, bien que les premières estimations en recensaient 400. Aujourd’hui, les services de l’État affirment être en train de « reconstituer toutes les données » pour éviter les erreurs d’exclusion.
Un financement incertain, une légitimité à prouver
Si les premiers 300 logements sont bien annoncés pour le 30 août, le financement des 770 restants est encore suspendu à un prêt additionnel, en négociation avec des partenaires financiers, notamment la Banque de Développement des États de l’Afrique Centrale (BDEAC). Ce point est crucial : la capacité de l’État gabonais à tenir ses engagements sociaux dans le cadre de ce projet pilote sera scrutée de près, tant au niveau local qu’international.
Ces premières livraisons sont aussi perçues comme un test politique, voire une démonstration de capacité auprès des bailleurs internationaux. La volonté affichée est claire : montrer que le Gabon est capable de conduire un projet urbain complexe avec des standards de relogement acceptables. Mais sur le terrain, les familles attendent des clés, pas des maquettes ni des promesses.
Entre urgence sociale et crédibilité gouvernementale
Si le projet Gué-Gué veut éviter de devenir un symbole de plus d’un urbanisme imposé et mal vécu, il devra surmonter plusieurs défis : sécuriser les financements restants, restaurer un dialogue de confiance avec les populations, et livrer les logements dans les délais promis.
À Libreville, la pression monte à mesure que les engins progressent. Les mois à venir seront décisifs non seulement pour les familles déplacées, mais aussi pour la crédibilité politique d’un État qui prétend bâtir une capitale moderne, sans reproduire les erreurs du passé.