L’écho d’une jeunesse brisée

Ce n’est pas l’ivresse d’une Regab ou du vin de palme qui embrume son regard, mais le poids écrasant d’un siècle, celui d’une jeunesse sacrifiée sur l’autel d’un Gabon fantasmé. Ses yeux, vidés de toute illusion, ses mains jointes en un geste de prière épuisée, incarnent l’agonie d’un peuple à qui la terre a tout offert : une forêt généreuse, un sous-sol regorgeant d’or noir, mais que les appétits voraces des puissants et les calculs géopolitiques étrangers ont méthodiquement dépossédé.

Elle est là, pétrifiée dans un présent où le silence hurle plus fort que les slogans, où l’avenir, pareil à un sable mouvant, se dérobe sous ses pieds. Ses paupières baissées ne trahissent ni résignation ni fuite : elles sondent l’abîme des promesses trahies, cherchant désespérément une lueur, un fragment d’espérance pour justifier l’acte de croire. Le silence de la contestation évoqué par Benicien Bouschedy n’est plus une métaphore : il est là, palpable, étouffant, aussi dense que l’hummus des forêts équatoriales.

Depuis 2016, nous avançons à reculons, enchaînés à un présent stérile, martelé par l’ennui, le vice et la précarité. Notre avenir fut jadis projeté sur un mirage : l’horizon lointain de 2025, année fantôme où les lendemains devaient chanter. Nous avons cru aux hymnes révolutionnaires, aux serments enflammés, à la litanie des « changements inéluctables ». Et pourtant, nous voilà de nouveau à l’aube d’un cycle identique, face aux mêmes masques grimés en sauveurs, aux mêmes ombres qui piétinent nos rêves sous des discours creux, répétés comme un chant du Mvet désaccordé.

L’histoire bégaie, mais nous, que faisons-nous ? Peut-on encore imaginer un avenir forgé plutôt que subi si l’incompétence se transmet en héritage, tel un virus mutant d’un régime à l’autre ? Si le pouvoir, tel un fardeau dynastique, se lègue de père en fils, tandis que nos ambitions se fracassent contre les murs invisibles de la corruption, du clientélisme, de l’indifférence et du Kounabelisme ?

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Qui serons-nous dans sept ans ? Des spectateurs hagards d’un drame rejoué en boucle, où les acteurs changent de costume, mais jamais de script ? Des exilés de l’intérieur, contraints de regarder les maîtres du jeu piller nos ressources, souiller notre terre, tandis que notre colère se mue en murmures étouffés par l’influence des nouveaux influenceurs ? Qui serons-nous, si ceux qui brandissent l’étendard du progrès refusent de sacrifier leurs privilèges sur l’autel du bien commun ?

Le silence, lourd comme l’air avant l’orage, répond. Pourtant, dans ce vide apparent, quelque chose s’anime. Car l’avenir n’est pas ce qui viendra dans sept ans, il est ce que nous semons aujourd’hui.

La jeunesse gabonaise, elle, croit encore. Non par naïveté, mais par nécessité vitale. Elle sait qu’un autre Gabon est possible, parce qu’elle en porte les germes dans sa rage et sa créativité. Mais cette croyance, aussi tenace soit-elle, se heurte à une réalité brutale : bien avant la première tentative avortée du 17 février 1964, où l’espoir d’une libération fut étouffé dans l’œuf par l’armée française, le Gabon était déjà pris en otage par un système obscurantiste, verrouillé par des forces locales et étrangères. Les générations passées ont cru, elles aussi. Elles ont lutté, espéré, puis désespéré. Elles sont rentrées dans le système en sacrifiant ce qui restait de leur combat.

Mais aujourd’hui, quelque chose tremble dans le cœur de la forêt. Des voix s’élèvent, discrètes, mais tenaces, refusant de laisser l’histoire se répéter en farce. Des mains se joignent, non plus en prière résignée, mais en réseaux solidaires. Des mots nouveaux : transparence, redevabilité, souveraineté, résonnent dans l’ombre des vieux slogans.

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La question n’est plus « Que faire ? », mais « Comment agir ? ». Car l’avenir, aussi insaisissable soit-il, appartient à ceux qui osent défier le silence.

MA-OLOA-NZOUANGA Obed-Néo

2 commentaires sur « L’écho d’une jeunesse brisée »

  1. Bel enchaînement consacrant la compréhension et la description du désir ardent de la jeunesse de s’affranchir des chaînes à la fois du colonialisme des temps modernes et des dirigeants corrompus par la métropole et par la boulimie injustifiable.
    Il est bon de poursuivre cette oeuvre en donnant une vision participative et inclusive post-août 2023, en opposition au pétard mouillé de février 1964 évoqué dans ce texte.
    Bravo et courage, fiston. Donne une dimension mesurable à la perspective d’une jeunesse épanouie dans un pays libéré.

  2. Bel enchaînement consacrant la compréhension et la description du désir ardent de la jeunesse de s’affranchir des chaînes à la fois du colonialisme des temps modernes et des dirigeants corrompus par la métropole et par la boulimie injustifiable.
    Il est bon de poursuivre cette oeuvre en donnant une vision participative et inclusive post-août 2023, en opposition au pétard mouillé de février 1964 évoqué dans ce texte.
    Bravo et courage, fiston. Donne une dimension mesurable à la perspective d’une jeunesse épanouie dans un pays libéré.

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