Cyber-harcèlement au Gabon : l’impunité numérique comme fracture de l’État de droit

Le Gabon est de plus en plus connecté, mais paradoxalement de moins en moins protégé. Si les réseaux sociaux ont permis à de nombreux jeunes de s’exprimer, de créer, de dénoncer ou de s’informer, ils sont aussi devenus des espaces toxiques, marqués par la prolifération du harcèlement, des menaces, des humiliations publiques et des discours de haine. Ce qui inquiète, ce n’est pas seulement la violence des contenus, mais surtout l’absence d’une réponse judiciaire ferme et adaptée, qui donne le sentiment d’un vide juridique aussi inquiétant qu’inacceptable.

Alors que de nombreux pays africains ont pris la mesure de cette dérive, le Gabon reste en retrait, prisonnier d’un cadre juridique obsolète. Les seules références disponibles demeurent l’article 61 du Code de la communication et quelques dispositions générales sur la diffamation ou l’injure publique dans le Code pénal. Or ces textes, conçus pour l’ère de la presse écrite, ignorent les spécificités du numérique : la viralité fulgurante des contenus, l’anonymat des auteurs, et surtout l’impact psychologique profond sur les victimes.

Pendant ce temps, ailleurs sur le continent, les ripostes juridiques s’organisent. Le Sénégal a renforcé sa législation avec la loi n°2022-24 sur la protection des données personnelles, incluant des dispositions spécifiques sur le cyber-harcèlement. En Côte d’Ivoire, la loi n°2013-451 prévoit jusqu’à cinq ans de prison contre les harceleurs, avec l’appui d’une Plateforme de Lutte Contre la Cybercriminalité (PLCC) active et visible. Même la RDC s’apprête à criminaliser les violences numériques à caractère sexiste, raciste ou politique. Pourquoi le Gabon reste-t-il à la traîne ?

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Le diagnostic est sans appel : lenteur institutionnelle, absence de volonté politique, et déconnexion d’une partie des élites face à une réalité numérique qui évolue bien plus vite que les lois. Résultat, les victimes (femmes, hommes, mineurs, personnalités publiques) se retrouvent seules, exposées à des campagnes de lynchage en ligne orchestrées parfois par des groupes organisés. Les plaintes déposées finissent oubliées dans les tiroirs ou se perdent dans des procédures archaïques inadaptées à l’univers digital.

Pourtant, les ravages du cyber-harcèlement sont bien réels. Les psychologues le confirment : stress post-traumatique, troubles anxieux, dépression, isolement social, voire pensées suicidaires sont fréquents chez les victimes. Une vidéo humiliante ou un photomontage obscène partagé sur WhatsApp, Facebook ou TikTok peut suffire à détruire une réputation, une carrière, une scolarité voire une vie. Et lorsque la justice reste muette, ce sont la vengeance, l’autodéfense ou la résignation qui prennent le relais.

Il est grand temps que le Gabon sorte de cette torpeur juridique. Une loi spécifique, moderne et applicable sur le cyber-harcèlement s’impose de toute urgence. Elle devrait intégrer des mécanismes de signalement rapides, la protection effective des victimes, des procédures judiciaires adaptées, et une coopération structurée avec les plateformes numériques. Il ne s’agit pas de restreindre la liberté d’expression, mais de défendre la dignité et l’intégrité des citoyens.

Dans un monde où la parole publique se digitalise, la justice doit s’inviter là où le peuple s’exprime. L’État de droit ne s’arrête pas à la frontière des réseaux sociaux. Tant que le cyber-harcèlement ne sera pas reconnu et sanctionné comme un véritable délit, il continuera de prospérer dans l’impunité. Et dans une démocratie, le silence de l’institution peut devenir le plus pernicieux des encouragements.

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