Étude Nationale Prospective GABON 2050 : présentation du tome 1 sur la trajectoire de développement du Gabon de 1996 à 2023

Le 29 avril 2025 dernier, le Vice-Premier Ministre, ministre de la Planification et de la Prospective, M. Alexandre Barro Chambrier, remettait l’Étude Nationale Prospective « GABON 2050 » au Premier Ministre de la Transition, M. Raymond Ndong Sima, qui, par la suite, l’a transmise au Président de la République, Chef du Gouvernement, M. Brice Clotaire Oligui Nguema, le jour de sa démission.

Pour permettre aux Gabonais de s’approprier la vision « GABON 2050 » développée dans cette étude, et sur laquelle les documents de développement du pays devront désormais s’appuyer, nous publions l’entretien intégral du Pr. Giscard Assoumou Ella, Professeur agrégé des universités en économie, ancien conseiller chef de département Planification et Prospective du Vice-Premier ministre, et qui a assuré la coordination scientifique de l’Étude Nationale Prospective « GABON 2050 ». Pour ce premier entretien, le Professeur résume pour nos lecteurs le tome 1 de l’étude qui établit le diagnostic du pays en matière de développement de 1996 à 2023.

 

Ce diagnostic a pour ambition de répondre à la question de recherche suivante : quelle a été la trajectoire de développement du Gabon depuis 1996, année de la dernière étude nationale prospective ?

La réponse à cette question est la suivante : en dehors de la politique environnementale où le Gabon semble avoir un certain leadership, on constate une certaine stagnation, voire une dégradation, dans de nombreux domaines du développement de 1996 à 2023.

La rétrospective géopolitique, politique et de gouvernance a permis de constater qu’après avoir joué un rôle important pour la stabilité politique dans la sous-région durant de nombreuses années, le Gabon fait actuellement face aux défis de sa stabilité politique depuis l’intervention des militaires le 30 août 2023, qui a mis fin au régime de l’ancien président Ali Bongo Ondimba, mais aussi à la protection de ses frontières maritimes. Le pays fait également face aux défis liés à la gouvernance, notamment les problèmes de transparence, de corruption, de fonctionnement de la justice, et de l’inefficacité de l’administration publique et parapublique.

La rétrospective macroéconomique montre que le Gabon est resté prisonnier de la « malédiction des ressources naturelles » et n’a pas développé une véritable stratégie pour leur transformation sur le territoire national avant exportation. Le pays est fortement dépendant des exportations de pétrole brut et des importations de produits finis. Ses politiques publiques restent exposées aux fluctuations des cours mondiaux du pétrole et à l’inflation importée. De plus, le pays n’a pas un sentier de croissance économique équilibré et soutenable à long terme, susceptible de l’amener vers le développement souhaité par les populations. En outre, la production de richesse effectuée par les nationaux est encore à des niveaux très modestes. L’investissement affiche le plus souvent une pente descendante. La consommation des administrations publiques croît, alors que celle des ménages et l’investissement public, qui doivent porter la croissance, décroissent. La dette publique élevée du Gabon, qui oscille autour de 70 % du PIB actuellement, n’a pas de contrepartie en termes de développement.

Lire Aussi:  Libreville interdit le café ambulant : coup dur pour les petits vendeurs

La rétrospective sectorielle de l’évolution du poids des différents secteurs d’activité dans le PIB de 1996 à nos jours montre une forte prédominance du secteur extractif, notamment des revenus du pétrole et du manganèse, mais aussi du secteur des services. En revanche, l’agriculture, l’industrie (hors secteur extractif), le tourisme et le secteur manufacturier sont faiblement développés pour contribuer significativement au PIB. Dans ce contexte, le défi majeur qui se dresse devant les autorités est celui de la diversification économique afin de sortir du joug de l’or noir. En outre, le secteur bancaire reste marqué par un niveau d’épargne élevé, mais qui ne finance pas l’investissement, ce qui invite à transformer le secteur financier pour qu’il puisse permettre de collecter l’épargne longue des ménages et des entreprises pour financer les projets d’investissement structurants.

La rétrospective des politiques et des infrastructures de soutien à la croissance met en exergue : i) l’urgence d’adopter des politiques économiques qui visent à améliorer le climat des affaires dans le pays et à faciliter l’accès aux financements afin de stimuler le développement du secteur privé ; ii) pour le capital humain, l’exode rural important depuis 1979 crée une pression sur les infrastructures économiques et sociales des zones urbaines, soulignant la nécessité d’évoluer vers un modèle de développement décentralisé. En outre, la majorité de la population gabonaise est jeune et en âge de travailler. Dans ces conditions, le taux de chômage élevé représente une réserve considérable de main-d’œuvre, essentielle pour le développement des infrastructures de base et l’industrialisation du pays. En outre, l’adaptation du système éducatif aux besoins politiques, sociaux et économiques du Gabon reste un défi, car il est essentiel de garantir une formation et une recherche de qualité qui préparent les apprenants à la vie professionnelle, tout en tenant compte des évolutions du marché du travail et des exigences sociétales. À l’instar de l’éducation, le système de santé gabonais continue de faire face à de nombreux défis importants, à savoir : l’inégalité d’accès aux soins causée notamment par le fait que les infrastructures restent encore cantonnées dans les zones urbaines, laissant les zones rurales avec un accès très limité aux services de santé de base ; le problème de maintenance des infrastructures, qui se traduit par une dégradation considérable des équipements et des bâtiments ; le problème des ressources humaines, caractérisé par la pénurie de main-d’œuvre, notamment dans les zones éloignées ; et enfin le problème du financement durable, pour s’assurer d’un financement optimal et pérenne du secteur de la santé ; iii) pour le capital public ou physique, le mauvais état actuel des routes constitue un véritable frein au développement. Quant au secteur énergétique et hydraulique, l’analyse permet de constater que le pays fait face à des défis majeurs, notamment les disparités dans l’accès à l’énergie entre les zones urbaines et rurales, et la nécessité de diversifier davantage le mix énergétique. En outre, en dépit d’une bonne pluviométrie et des nombreux cours d’eau dont regorge le pays, couplés aux différentes sources d’énergie dont le pétrole, les populations et les industriels ne sont pas convenablement fournis en eau potable et en électricité. Dans les villes, des quartiers entiers n’ont pas d’eau ni d’électricité. On enregistre des coupures d’eau et d’électricité récurrentes dans les quartiers qui en disposent. Le coût de l’électricité est prohibitif pour les industriels et les populations. L’hydraulique villageoise et l’accès à l’électricité en zones rurales sont encore à des niveaux insignifiants. S’agissant du numérique, malgré les efforts consentis, on note encore de nombreux problèmes, notamment une couverture réseau insuffisante, des coûts élevés de la connexion, la qualité souvent médiocre de la connexion, le manque de certaines compétences numériques et éducatives, un cadre réglementaire et juridique à renforcer (législation obsolète, protection des données), le manque de financement, etc.

Lire Aussi:  Mark Alexandre Doumba porte haut la vision économique du Gabon aux Réunions de Printemps du FMI et de la Banque mondiale

La rétrospective sociale montre que, malgré ses richesses, le Gabon a des caractéristiques structurelles et sociales d’un pays très pauvre. En effet, le pays est riche, mais les Gabonais sont pauvres dans leur grande majorité. Les infrastructures sociales de base ne sont pas suffisantes et les inégalités se creusent au détriment du bien-être de la population. L’analyse du marché du travail permet de constater que le pays souffre d’un niveau de chômage élevé, qui touche essentiellement les jeunes et les femmes, et qui nécessite de mettre en œuvre des politiques économiques susceptibles de le baisser considérablement et durablement. En outre, la part des travailleurs précaires dans le niveau général de l’emploi est à des niveaux importants, ce qui invite à réfléchir sur la meilleure manière de mieux sécuriser l’emploi dans le pays. L’analyse des indicateurs de pauvreté et d’inégalités montre en général que la situation s’est détériorée depuis 1996. Une prise de conscience nationale semble donc nécessaire pour mener les politiques économiques capables d’amener le pays vers un développement harmonieux et pro-pauvre.

La rétrospective environnementale et culturelle montre que le Gabon garde un certain leadership important dans la préservation de l’environnement, mais le principal défi concerne l’équilibre entre la préservation des ressources et le développement économique. En effet, les objectifs de conservation des ressources naturelles sont généralement confrontés aux objectifs de croissance économique et de bien-être social. Les ressources financières et techniques nécessaires pour développer des infrastructures résilientes et des approches durables sont souvent limitées. Il est difficile pour le Gabon de continuer à mettre l’accent sur les problèmes climatiques dans la mesure où les besoins fondamentaux des populations ne sont pas satisfaits. Le principal défi dans ce contexte reste donc l’augmentation des financements internationaux en récompense de la préservation de l’environnement par le Gabon, et l’utilisation de ces ressources pour assurer le développement économique et durable du pays.

Lire Aussi:  La BEAC renforce la stabilité économique de la CEMAC face à des défis internationaux et régionaux

Pr. Giscard Assoumou Ella, Coordonnateur scientifique de l’étude nationale prospective « GABON 2050 »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *